L’intimité familiale a l’épreuve du parloir.

Étude psychologique de l’expérience du Proche visiteur en situation de parloir pénitentiaire.

Claude Bouchard (1) Erwann Besnard (2) Pr Loïck M. Villerbu (3)

Présentation de la recherche

La recherche que nous allons présenter est centrée sur la personne, que nous appellerons le Proche, en situation de visite au parloir d’un établissement pénitentiaire où est détenue ou incarcérée une autre personne, de sa famille ou de son entourage familial, que nous conviendrons d’appeler le Détenu. Le Proche est le plus souvent un membre de la famille du détenu (conjoint, parent, enfant mineur ou majeur). Nous nous intéresserons à l’expérience psychologique du Proche visiteur en situation de parloir pénitentiaire.

1 – Il est clair que cette recherche se situe dans un contexte sociétal et politique contemporain où le dispositif pénitentiaire, autant que la politique pénale en général, fait l’objet de nombreux débats, notamment à propos de la surpopulation carcérale et des conditions de vie qui s’ensuivent, pour les détenus comme pour leurs proches en situation de visite. Elle prend place, par ailleurs, dans le cadre d’un souci pénitentiaire déjà ancien et partagé entre l’Administration pénitentiaire elle-même et de nombreuses associations, de « maintenir les liens familiaux » du détenu malgré et au-delà de la séparation que constitue l’incarcération.4

Sans revenir ici sur les détails de ce débat complexe, nous soulignerons d’abord que le souci d’un maintien des liens familiaux du détenu ne va pas de soi, malgré le consensus quasi-général sur ce point. Du côté de l’Administration pénitentiaire, ce souci est plutôt formulé à propos du détenu ; alors que les associations intervenant en faveur des « liens familiaux » mettent en avant, tantôt l’intérêt du détenu, tantôt – et plus souvent – celui de sa famille, conjoint et/ou enfant principalement. Quoi qu’il en soit, l’idée est partagée que l’on œuvre à réduire les effets d’une incarcération posée comme une séparation qui risque d’être socialement nocive pour le détenu et/ou pour ses proches. Autrement dit, travailler sur « le maintien des liens familiaux » du détenu, c’est participer à une sensibilité contemporaine qui se manifeste aussi dans d’autres domaines de l’action sociale (notamment dans la protection de l’enfance), à la question de la séparation familiale. Il n’est donc pas étonnant qu’une partie des débats autour du ce « maintien des liens familiaux du détenu » reprenne les mêmes arguments et rencontre les mêmes obstacles, que ceux qui ont été maintes fois constatés et travaillés pour d’autres pratiques sociales de séparation familiale. En particulier, on connaît depuis les analyses de Maurice Berger (1992) le risque de confondre le « maintien des liens » avec le maintien d’une co-existence ou d’une co-habitation des membres de la famille et de poser le « maintien des liens » ainsi défini comme un principe majeur de l’intervention sociale en faveur de la famille. C’est ce que l’on a appelé l’idéologie du lien, dans la mesure où il peut s’agir d’une croyance dominante voire absolue, faite d’une part, d’une confusion entre liens et relations ; et d’autre part, d’une conviction que de « bonnes » relations familiales sont indispensables au bon développement psychologique et social des membres d’une famille.

Prévenus du risque de cette idéologie du lien, nous sommes désormais plus prudents à distinguer le lien familial (il apparaît plus pertinent d’user de ce terme au singulier), défini comme ce qui va constituer la famille comme un ensemble symbolique institué de parenté et de lignage ; et les relations familiales (que l’on peut écrire au pluriel), qui renvoient aux interactions psychiques et sociales par lesquelles s’entretient ce lien, et plus largement le « lien social » (Villerbu, 2005). Nous sommes aussi plus prudents à croire qu’il existe un rapport de proportionnalité entre lien et relations, et davantage disposés à admettre que le lien familial peut exister sans que les relations familiales soient nécessairement « bonnes », c’est-à-dire continues et positives. En revanche, il est clair que le lien familial, comme le lien social en général, ne peut advenir que par des relations qui lui donnent une réalité expérientielle et un sens existentiel. Le lien familial, autrement dit, s’exerce certes par des relations, mais ces relations n’ont pas nécessairement à être directes ni d’une quelconque qualité supposée « bonne ». La « qualité » du lien familial – si tant est que l’on puisse parler de la qualité de liens institués – ne tient pas à la nécessité d’entretenir des relations effectives avec ou entre les membres d’une famille, ni à la nécessité que ces relations soient positives au sens d’une possible absence de conflictualité de ces interactions – si tant est, d’ailleurs, qu’il puisse y avoir relations sans conflit.

C’est pourquoi il nous semble que, lorsque nous parlons de travailler au maintien des liens familiaux, nous parlons en fait d’une action qui porte sur les relations familiales, et ceci dans le but de mettre en travail le lien familial ; ou plus exactement d’une action qui porte sur la manière dont chacun des membres d’une même famille va investir ce lien familial pour se l’approprier et pour se positionner en conséquence comme membre de cette famille. Car il y va de cette part de son identité qui fait de lui un « sociétaire » appartenant à une lignée familiale donnée et dont il est, qu’il le veuille ou non, héritier et transmetteur responsable (Gagnepain, 1991 ; Quentel, 1993, 2001).

C’est là, nous semble-t-il, que se situe l’enjeu de ce qu’on appelle le maintien des liens familiaux, par exemple dans la situation d’incarcération d’une personne. Il s’agit :

  • des relations que cette personne entretient avec ou par rapport à sa famille et que sa famille entretient avec cette personne ;
  • de l’épreuve que constitue l’incarcération pour ces relations ;
  • et des retombées de cette épreuve sur la construction identitaire de chacun en tant qu’individu appartenant à une lignée familiale et responsable au titre de cette appartenance.

Il nous fallait passer par ce rappel et poser cette mise au point pour formuler plus précisément l’objet de notre recherche, dans le thème plus général des « liens familiaux à l’épreuve de la prison ».

2) Posons à présent une analogie entre une notion développée par les sociologues à propos de la situation d’une personne incarcérée et la situation de son entourage familial. Nous faisons référence ici à ce que l’on a parfois appelé la trajectoire carcérale ou le parcours carcéral d’une personne (voir par exemple : Marchetti, 1996). C’est un terme assez technique qui désigne « le parcours “obligé” dans le cas de la prison dans la mesure où le cursus d’une personne incarcérée est déterminé par des décisions judiciaires et pénitentiaires qui interviennent selon un ordre – et un Code de procédure pénale – bien précis : période initiale d’attente du procès, condamnation, passage au centre national d’orientation (CNO), octroi de permission de sortie, etc. » (Marchetti, op.cit., p. 180). On peut aussi donner une acception psychologique à cette notion de trajectoire, dans la mesure où ces étapes obligées sont également investies et signifiées par celui qui les vit, et dans la mesure aussi où les effets de procédure ou de protocole qui concrétisent techniquement cette trajectoire sont aussi traversés par des enjeux psychiques liés à des acteurs et à des groupes.

Mais nous pourrions aussi parler, de la même manière, d’une trajectoire carcérale ou d’un parcours carcéral de la famille d’une personne incarcérée. Et comme pour la personne incarcérée, cette trajectoire n’est pas seulement technique, c’est-à-dire procédurale ou protocolaire ; elle est aussi psychologique. Elle est faite, d’une part, d’un investissement affectif, psychique, par la famille, de la trajectoire carcérale de son membre incarcéré (i.e. comment la famille de l’incarcéré va « vivre » cette situation) ; et d’autre part, d’une trajectoire propre à la famille, elle aussi prise par des procédures, des obligations, des démarches administratives et autres, liées à la situation carcérale de son membre incarcéré, et que la famille va s’approprier et vivre à sa façon à elle, avec ses propres caractéristiques relationnelles et son propre fonctionnement psychologique. Bien entendu, cette trajectoire carcérale de la famille prend place et sens dans l’ensemble plus large de l’histoire sociale et psychique de cette famille.

La visite au parloir est un moment de la trajectoire carcérale d’une personne incarcérée comme de sa famille :

  • c’est un moment particulier, au sens où il constitue une rencontre, une expérience de relation directe, dans une actualité d’incarcération marquée par la séparation, c’est-à-dire par des relations indirectes obligées ;
  • c’est une rencontre sous surveillance : la visite au parloir est suspendue à une autorisation et constitue une forme de tolérance instituée dans le cadre d’une peine qui suppose séparation et contrôle (principe de la « privation de liberté ») ;
  • c’est une rencontre entre une personne incarcérée et un membre (ou plusieurs) de sa famille, mais c’est aussi une rencontre entre deux institutions : la prison et la famille, à travers le cas particulier d’un établissement carcéral donné et d’une famille donnée. Pour la personne incarcérée et son proche visiteur, le moment du parloir est, autrement dit, un moment où doivent être tenus ensemble deux ordres de « lien », que l’on pourrait appeler le lien familial et le lien carcéral, différents et à la limite contradictoires dans la mesure où ils peuvent apparaître d’intérêts opposés ;
  • cette rencontre, par conséquent, ne sera possible pour la personne incarcérée et pour son proche visiteur que si ceux-ci trouvent à s’autoriser du lien familial qui les unit, dans le cadre d’un lien carcéral qui limite l’exercice et l’expérience relationnels de ce lien familial. En d’autres termes, il ne peut y avoir relation ou rencontre familiale au parloir que dans la mesure où les personnes concernées par cette visite s’autorisent à exprimer et à vivre les relations par lesquelles elles entretiennent habituellement leur lien familial. C’est ce que nous appellerons ici l’intimité familiale. Par ce terme nous désignons ce qui appartient en propre aux relations d’une famille, quels que soient le style et la qualité de ces relations, et qui dans la situation de parloir pénitentiaire va toujours s’exprimer au risque des obligations carcérales. Toute intimité relationnelle se joue sur la scène du privé opposé au public. Dans la situation de parloir pénitentiaire, ce « public » sera la prison elle-même, avec ses obligations propres et notamment ses fonctions de surveillance. L’indiscrétion que peut représenter l’expression de l’intimité familiale au parloir est avant tout en rupture avec les obligations liées aux obligations du parloir. Ce n’est pas une impudeur au sens public et moral du terme, c’est une affirmation du lien familial (conjugale, parental, filial) au sein d’un lien carcéral et plus ou moins en contradiction avec celui-ci, selon ce que la personne incarcérée et son proche visiteur s’autorisent ou non à exprimer de leurs relations. L’intimité familiale relève donc d’une auto-légitimation relationnelle et psychique à manifester le lien familial dans le cadre d’une obligation carcérale qui n’interdit pas cette manifestation mais qui la limite et donc la contrarie en partie. En ce sens, l’intimité familiale au parloir est forcément et toujours conflictuelle et transgressive par rapport au caractère d’abord pénitentiaire de cette situation.

Dans le même raisonnement, on pourrait traduire cette définition de l’intime ou de l’intimité en termes d’espaces, et non plus seulement en termes de normes éthiques ou morales. Par référence à l’œuvre de Michel Foucault (1984),5 nous pourrions rappeler que « nous vivons à l’intérieur d’un ensemble de relations qui définissent des emplacements irréductibles les uns aux autres et absolument non superposables » (Foucault, 1994, p. 755). Parfois, ces « emplacements » sont déterminés voire saturés par des enjeux pas simplement relationnels mais aussi jurido-politiques ; c’est ce que Michel Foucault appelle des territoires. Autrement dit, le territoire n’est pas une réalité simplement géographique ou écologique ; c’est avant tout un espace de pouvoir et de rapports de pouvoir. Ainsi, le territoire relève de ce que Michel Foucault appelle aussi des hétérotopies, c’est-à-dire « la juxtaposition [ou l’intrication, pourrait-on ajouter] de plusieurs emplacements incompatibles entre eux » (op. cit., p. 758). En ce sens, et pour revenir au cas du parloir pénitentiaire qui nous intéresse, nous pourrions dire que la question de l’intimité familiale au parloir renvoie à une forme particulière de combinaison d’espaces, d’emplacements, et plus précisément de la rencontre de deux territoires principalement : celui actuel et premier de la prison, avec son ordre propre ; et celui proposé à la famille et toujours potentiel pour elle, selon qu’elle parviendra ou non à instaurer, au sein du territoire carcéral dominant, son ordre propre de son côté.

On comprendra, dès lors, combien la question de l’intimité familiale en parloir pénitentiaire est éminemment délicate à étudier et à traiter. Ce n’est pas tant une histoire de « bonnes mœurs » en milieu carcéral, comme on semble souvent le considérer, notamment dans le débat sur les fameux « parloirs sexuels ». Le point délicat est bien plus institutionnel et fondamentalement pénitentiaire. Il est dans le fait que l’intimité familiale est inévitablement transgressive, même dans ses expressions les plus discrètes, par rapport à un ordre pénitentiaire qui ne peut jamais que la tolérer faute de pouvoir l’autoriser. Etudier l’intimité familiale en situation de parloir pénitentiaire est une entreprise toujours délicate parce qu’elle ne peut se situer qu’aux limites des obligations pénitentiaires et donc éventuellement participer à la transgression de ces limites ; et au risque, de plus, d’une indiscrétion par rapport aux relations et aux stratégies relationnelles familiales étudiées.

Ainsi conscients de la complexité de cette tâche, nous avons limité notre étude à quelques aspects seulement de l’expérience familiale du parloir pénitentiaire. Nous nous sommes intéressés plutôt au Proche visiteur, et comme notre recherche visait des réflexions et des conséquences pratiques au titre du travail des associations de maisons d’accueil et d’aide aux familles, nous avons choisi de nous centrer sur la façon dont le proche visiteur percevait l’espace et le temps du parloir, et donc d’approcher les dispositions psychologiques dans lesquelles il pouvait se sentir pour s’autoriser ou non à vivre la rencontre avec la personne incarcérée. La forme de notre étude, comme on va le voir, reprend une méthodologie d’enquête qui a déjà été utilisée dans d’autres travaux de recherche sur le parloir pénitentiaire. C’est plutôt dans les interprétations que nous ferons de nos observations que nous tenterons d’apporter des éléments nouveaux d’analyse, de réflexion et de proposition.

Méthodologie de l’enquête

Les données d’enquête sur lesquelles nous avons travaillé ont été recueillies par le moyen d’un questionnaire écrit organisé selon la temporalité chronologique Avant-Pendant-Après parloir, conformément à la notion de parcours carcéral précédemment posée et à l’idée que la visite au parloir constitue un moment, voire une séquence particulière dans ce parcours plus large. Le détenu et le visiteur sont chacun dans un mouvement autour de ce temps de rencontre (voir en annexes Schémas 1, 2 et 3). La structure générale de notre questionnaire s’est inspirée, en la modifiant, de celle du questionnaire employée par la FRAMAFAD Grand Ouest lors d’une enquête réalisée en 2002.

Le questionnaire utilisé dans notre étude se répartir en trois types de questions :

  • une question semi-ouverte (« Comment pourriez-vous qualifier votre expérience de ces trois moments lors de vos visites au parloir ? ») avec une distinction des trois temps du parloir (Avant, Pendant, Après)  ;
  • une question fermé sur le vécu de la visite (« Lorsque vous vous déplacez pour aller voir votre conjoint au parloir, qu’est qui vous semble le plus difficile ? »), avec choix entre les items suivants : la sensation d’enfermement – le temps limité – la promiscuité avec les autres visiteurs – le comportement des enfants – le manque d’intimité – autre (à préciser) ;
  • une question ouverte sur le vécu de la visite : « Qu’aimeriez-vous dire sur ce qui va et ne va pas lors de vos visites au parloir ? ».

La diffusion et le retour de notre questionnaire se sont faits par l’intermédiaire de travailleurs sociaux intervenant auprès de Proches de détenus ou à l’occasion de notre rencontre de proches de détenus, sur cinq établissements pénitentiaires du Grand Ouest (maisons d’arrêt de Brest, Vannes, Ploemeur [Lorient], Saint-Brieuc, Saint Malo) – soit cinq établissements au total.

L’anonymat des réponses était garanti, ainsi que la liberté de répondre ou non à ce questionnaire, selon le principe déontologique fort : d’une part, d’un respect des personnes (principe de non-ingérence ou de non-violence de l’investigation de recherche) ; d’autre part, d’une considération des personnes interrogées comme témoins d’une expérience sur laquelle elles sont seules compétentes pour nous en informer (principe d’une méthode clinique, c’est-à-dire centrée sur la singularité expérientielle des phénomènes étudiés).

Examinons à présent les données recueillies.

Analyse et commentaires des résultats (Les difficultés ressenties)

Commençons par la seconde partie du questionnaire (les questions fermées), qui concerne l’ambiance ressentie par le Proche visiteur lors de la visite au parloir. Les données recueillies sont lisibles en annexes, Tableau 1.

Plusieurs ponts sont à relever :

Les deux thèmes qui ressortent comme largement dominants dans cette partie du questionnaire sont le temps limité et le manque d’intimité dans la situation de parloir pénitentiaire. Nous verrons dans la suite de nos résultats que la notion de temps limité, qui concerne surtout le moment de la rencontre au parloir, contraste nettement avec un temps avant et après parloir qui, au contraire, est souvent vécu comme moins organisé et plus long, voire « trop » long. Quant au « manque d’intimité », la suite de l’enquête fait apparaître qu’il est moins lié à la présence simultanée d’autres visites dans le même parloir, qu’à la présence des surveillants et au contrôle pénitentiaire.

La sensation d’enfermement, pas toujours étudiée dans les autres enquêtes du même type (cf. enquête FRAMAFAD 2002), est également très présente dans les réponses aux questions fermées. Elle traduit, dans une proportion non négligeable, une participation psychologique, une identification, assez forte à la situation d’incarcération elle-même : le proche visiteur partage ou peut partager avec la personne incarcérée l’expérience de la contention carcérale. Ceci peut s’interpréter : soit comme l’expression d’un sentiment d’être sous surveillance au même titre que la personne incarcérée, avec ce que cela peut éventuellement entraîner d’un sentiment d’injustice subie ou de stigmatisation (= sentiment d’être traité indûment comme un détenu) ; soit comme une autre expression du manque d’intimité signalé plus haut, c’est-à-dire comme l’expression de la difficulté à se permettre ce que nous avons appelé l’intimité familiale (= s’autoriser à rencontrer le détenu « au risque » des obligations carcérales).

À l’inverse, sont sous-représentés dans nos résultats les items relatifs à la co-présence des autres visiteurs et des enfants accompagnant le proche visiteur. Il nous paraissait intéressant d’intégrer dans notre enquête la question de la relation entre le Proche visiteur et les autres personnes en situation analogue puisque les visites en parloirs pénitentiaires ont généralement lieu par groupes de visiteurs. La question sous-jacente à cet item est de savoir si cet effet de collectivité imposée lors des parloirs avait une influence sur le vécu du parloir par le Proche visiteur, et particulièrement s’il pouvait exister des phénomènes d’identification, positive ou négative, avec ces autres Proches visiteurs, ou aussi d’éventuels phénomènes de solidarité et d’entraide. Nous constatons dès ce premier niveau de notre enquête que cette présence des autres Proches visiteurs est rarement mentionnée comme une difficulté. Nous retrouverons cette sous-représentation dans la partie qualitative de l’enquête présentée ensuite. Plus étonnant à constater déjà est le peu de mention des enfants pouvant accompagner les Proches visiteurs adultes (ce sont des adultes qui ont été interrogés) avec les autres proches visiteurs. Ils sont davantage évoqués dans dans les remarques libres complémentaires à nos questions fermées, et uniquement au titre des très jeunes enfants, pour lesquels sont mentionnés les gênes occasionnées par le manque d’équipement, durant le temps du parloir, pour les soins nécessaires aux nourrissons et les jeux pour les jeunes enfants (« pas de transat et tout le nécessaire pour bébé », « manque de jouets, la salle [du parloir] n’est pas très adaptée pour les enfants », « des jeux pour les enfants »). Notons que ces quelques mentions des enfants s’expriment sur le mode pratique uniquement (il s’agit de commodités par rapport aux enfants) et n’évoquent pas les enfants eux-mêmes comme difficulté alors que l’item proposé parmi les rubriques à cocher était « le comportement des enfants ». Nous allons y revenir.

Enfin, parmi les autres remarques libres et complémentaires, qui représentent tout de même plus de 16 % des réponses enregistrées, on peut relever – outre le thème des enfants précédemment cité – 6 autres thèmes, inégalement représentés. Par ordre décroissant de fréquence :

1. l’inconfort du parloir (manque d’hygiène, de WC, exiguïté, pas d’équipement pour les enfants, restriction alimentaire : 10 mentions sur 27) ;

2. la brièveté du temps de parloir, notamment par rapport au temps d’entrée et de sortie ou par rapport aux conditions d’accès au lieu de détention (« on passe autant de temps entrer sortir que le temps du parloir », « temps trop court », « temps trop court par rapport au trajet effectué »… : 5 mentions) ;

3. l’ambiance collective de gêne sonore (« le bruit sourd [= assourdissant] », « le bruit +++ », « lieu trop bruyant, surtout le samedi » : 3 mentions) ;

4. la relation avec le personnel de surveillance (« la mauvaise humeur de certains surveillants », « le manque de politesse des matons » : 2 mentions.

5. l’état psychologique négatif généré par la situation de parloir (« le plus difficile est de partir », « la mélancolie » : 2 mentions) ;

6. l’interdiction ou la restriction de l’échange avec le Détenu visité (« ne rien pouvoir donner au détenu » : 1 mention).

Nous retrouverons plus ou moins tous ces thèmes, plus finement exprimés, dans la partie d’analyse qualitative de notre recherche, que nous allons à présent aborder. Ces quelques remarques libres exprimées dans la partie quantitative (questions fermées) ont surtout l’intérêt de porter sur le temps du parloir et de compléter, sur des points parfois autres, les réponses aux questions ouvertes sur l’Avant, le Pendant et l’Après parloir.

Méthodologie de l’enquête (Analyse des étapes du Parloir pénitentiaire)

1 – Comme précédemment indiqué, nous avons repris pour cette partie de notre enquête une méthode de questions ouvertes correspondant schématiquement aux trois temps de la situation de parloir pénitentiaire, à savoir : l’Avant, le Pendant (le temps du parloir lui-même) et l’Après parloir. Ces critères ont été utilisés, entre autres, dans une enquête réalisée par la FRAMAFAD Grand Ouest en 2002 sur 11 établissements pénitentiaires des régions Bretagne et Pays de Loire6, mais sous la forme de questions fermées triées selon ces trois temps.

À titre de rappel, les réponses aux 214 questionnaires recueillis et traités par la FRAMAFAD Grand Ouest en 2002 (voir récapitulatif simplifié en annexe) faisaient apparaître les points suivants :

Avant le parloir : ce qui dominait dans les réponses concernant l’arrivée à l’établissement pénitentiaire et l’accès au parloir était un vécu difficile et anxieux de ce temps préliminaire (items « Attente » et « Appréhension », qui représentent à eux seuls un tiers des réponses !), les autres points (qui concernaient davantage l’environnement de cet Avant) étaient nettement sous-représentés par rapport à ce thème dominant.

Pendant le Parloir : les thèmes dominants portaient sur les « conditions du parloir » (16,8 % des réponses), et un peu plus loin derrière, le « manque d’intimité » (5,1 %) et « le temps trop court » (4,2 %). Il est difficile d’interpréter la dominance du premier de ces trois thèmes (« conditions du parloir ») en raison de sa polysémie trop large, mais nous remarquons que les items renvoyant à des aspects plus nettement psychologiques, au climat affectif de la visite, sont plus rarement choisis.

Après le parloir : c’est pour cette rubrique que les réponses sont les plus nombreuses (114 contre 81 pour l’Avant et 71 pour le Pendant) et que les thèmes à choisir sont les plus également exprimés, avec cependant une nette dominance du thème de la « séparation » (20,6 %), suivi par les thèmes assez proches de ce premier, « laisser le détenu » (13,6 %) et « temps trop court » (8,4 %).
Enfin, la partie de cette enquête de 2002 qui demandait de choisir globalement quels étaient « les moments les plus désagréables » de l’expérience du parloir pénitentiaire, l’Après parloir se confirmait comme le temps le plus négatif, par rapport à un Pendant qui se confirmait, en sens inverse, comme le moins souvent mentionné.

On constate donc, peut-être à l’encontre d’un attendu a priori plus centré sur le temps du parloir lui-même (le Pendant) dont on débat si souvent, que c’est beaucoup plus l’effet post-immédiat du parloir qui est mentionné comme problématique que ce qui précède le temps du parloir et le moment de la rencontre avec le détenu visité par le Proche.

Par ailleurs, on constate aussi, pour l’ensemble de la même enquête, que les items renvoyant à des états affectifs (sentiments, émotions) ne sont pas très souvent choisis. Ceci ne veut pas forcément dire que ces aspects sont moins présents ou moins problématiques pour le Proche visiteur en situation de parloir pénitentiaire. Ils sont seulement moins exprimés, ce qui serait peut-être à mettre en lien avec les constats dégagés par d’autres études, qui montrent que les stratégies relationnelles du Proche visiteur – et souvent aussi du Détenu lui-même – sont caractérisées par un contrôle et une rétention des affects, dans une attitude défensive à la fois auto-protectrice et altéro-protectrice, et par un refoulement ou un déni tout aussi défensif de la mention des faits d’infraction ayant entraîné l’incarcération, dans les échanges entre le Détenu et le Proche visiteur (Weber, 2002). Il est fort possible que les mêmes mécanismes psychiques de défense soient intervenus dans les réponses à l’enquête de 2002, et qu’ils apparaîtront aussi à l’œuvre dans notre propre enquête, comme on va pouvoir le vérifier.

2 – Pour notre enquête, nous avons proposé les trois temps Avant-Pendant-Après du parloir sous la forme de questions ouvertes, à partir de la consigne : « Comment pourriez-vous qualifier votre expérience [de Proche visiteur] lors de vos visites au parloir ? ». Par cette formulation, nous insistions donc davantage sur un vécu personnel (« votre expérience ») et sur une qualification, c’est-à-dire sur une valorisation personnelle, de ces temps. Néanmoins, les réponses recueillies n’adoptent pas toujours la forme qualitative sollicitée et se contentent parfois de mentionner des aspects matériels par exemple, dont il faut décoder le sens par rapport à la consigne de départ.
Pour traiter les nombreuses réponses recueillies (soit 212 réponses à partir de 167 questionnaires analysés), nous avons préféré une méthode qualitative qui a consisté à trier chaque réponse selon deux axes d’analyse :

  • un axe spatio-temporel ;
  • un axe relationnel.

On s’aperçoit en effet, dans une première lecture des réponses recueillies, qu’elles s’expriment toutes selon une référence à un espace vécu ou à un temps vécu, que nous appellerons plutôt Spatialité et Temporalité pour bien en souligner le caractère subjectif, expérientiel, à distinguer du sens physique, « objectif » de l’espace et du temps. Nous constatons aussi que c’est essentiellement – et comme il était demandé – le point de vue du Proche visiteur qui s’exprime dans sa relation aux Autres que sont principalement le Personnel pénitentiaire et les autres Proches visiteurs (les parloirs sont collectifs), mais aussi dans sa relation à lui-même, si l’on peut s’exprimer ainsi, puisque les réponses peuvent aussi faire directement référence à l’état psychologique du Proche visiteur lui-même (ce que nous conviendrons d’appeler « Soi » dans notre schéma d’analyse).

Le détenu étant rarement mentionné dans les réponses – ce qui est d’ailleurs remarquable en soi –, nous ne l’avons pas inclus dans notre grille de lecture. Mais il est bien évident qu’il est en quelque sorte omniprésent dans les réponses données puisqu’il est a priori l’enjeu, ou du moins la rencontre avec lui, de la situation de parloir pénitentiaire.

Résultats de l’expérience des étapes du parloir par le Proche visiteur

Voir les résultats de cette partie de l’enquête : télécharger le document PDF

1 – Pour commencer par l’Avant parloir, il apparaît que c’est surtout la dimension temporelle qui est la plus problématique, exprimée tantôt sous la forme d’un ressenti personnel et global de stress ou d’anxiété, tantôt renvoyée au contexte et au protocole carcéral lui-même qui impose ce temps d’Avant. Ce temps est généralement qualifié par les personnes interrogées comme « trop long ».

Il est remarquable que, dans la dimension du temps comme dans celle de l’espace, la présence et proximité des autres Proches visiteurs ne soient pratiquement jamais mentionnées. Cette rareté d’occurrence est tout aussi intéressante que la dominance susdite, et on pourrait considérer, du coup, qu’elle est significative lorsqu’elle s’exprime chez le Proche visiteur. Elle renverrait alors à une sensibilité particulière à ce semblable qu’est le Proche visiteur d’un autre détenu, non pas pour lui-même mais plutôt par l’effet de similitude, de miroir qu’il renvoie au Proche visiteur exprimant ce facteur. On peut évoquer l’hypothèse interprétative d’une honte du Proche visiteur, la société civile extérieure étant en quelque sorte représentée en situation de visite carcérale par l’autre Proche visiteur, qui est ainsi à la fois un semblable et un étranger. Le rapport au Proche visiteur d’un autre détenu apparaît, en tout cas, comme un révélateur possible de la façon dont le Proche visiteur se situe par rapport à son statut et à son identité de Proche d’une personne incarcérée.

2 – Dans le moment du parloir lui-même (Pendant), c’est au contraire l’Espace qui détermine le plus les réponses recueillies. Les réponses données à l’enquête témoignent principalement de la difficulté, pour le Proche visiteur, de s’approprier et de s’autoriser un espace de rencontre, c’est-à-dire de se construire un « territoire » de relations familiales. Les caractéristiques situationnelles de cette difficulté ou les raisons invoquées sont, pour plus de la moitié de ces réponses, renvoyées au contexte carcéral lui-même, mais aussi – dans une bien moindre mesure – à l’aspect collectif du parloir (la présence des autres visiteurs). Parfois, la dimension spatiale est plus directement exprimée comme un ressenti personnel, généralement négatif. Sont évoqués alors et principalement :

  • soit un vécu pénible d’enfermement, pour soi ou pour le détenu (« la sensation d’enfermement », « être enfermé à clé et être surveillé ») ;
  • soit un vécu de rencontre difficile avec le Proche incarcéré, du fait notamment d’une identification ou d’une empathie plus ou moins douloureuse avec la position carcérale de celui-ci (« de le voir là », « le voir enfermé », « le voir », « humeur du proche ») ;
  • soit encore, un sentiment de difficulté à créer ou recréer du privé familial ou conjugal dans les conditions du parloir (« pas d’intimité », « pas de place », « salle trop petite », « difficile de parler », « stress », « angoisse »).

3 – Enfin, concernant la suite immédiate du temps de parloir et de son déroulement (Après), il est d’abord remarquable que ce soit la rubrique qui a le plus suscité de réponses cotées (100 contre 78 pour l’Avant-Parloir et 76 pour le Pendant-parloir). De plus, ce qui domine dans les réponses recueillies concernant l’Après est une masse importante de propos relatifs au vécu personnel du Proche détenu et de remarques faisant clairement référence au détenu (bien davantage que dans les réponses aux rubriques Avant et Pendant) : soit au total 88 des 100 réponses cotées (88 %), et qui s’expriment presque autant dans le registre de la Spatialité que de la Temporalité (47 / 41). ! Dans ces réponses, l’insistance est majeure (dans un ordre décroissant de fréquence) sur :

  • le thème de la séparation : « la séparation », « quitter le détenu », « chacun repart », « départ »  ;
  • la caractère pénible de cette séparation (exprimée parfois selon le thème de l’abandon plus ou moins coupable du détenu par le Proche visiteur) : « quitter le détenu », « laisser le détenu », « le laisser seul », « le laisser en sachant ce qu se passe en cellule », « le regard du détenu qui reste dans sa tête », « le regard du détenu au départ », « les portes qui se ferment », « partir ». Parfois cette pénibilité est exprimée plus vaguement mais tout aussi certaine : « angoisse de sortir », « le stress du départ », « tristesse »,  « moral à zéro » ;
  • le caractère frustrant du temps de la visite : « déjà la fin », « frustration » ;
  • le vécu difficile, en conséquence, d’un protocole de sortie généralement vécu comme négatif, probablement à l’image (projetée) de cette pénibilité générale de l’Après immédiat : « attente avant de sortir », « pris comme du bétail », « surveillant pas agréable » ;

Plus rarement (2 réponses) mais de façon également remarquable, on retrouve pour cet Après-parloir, des propos qui anticipent sur ce que nous allons appeler tout à l’heure la dynamique séquentielle des visites au parloir : « penser à la prochaine fois », « attendre la prochaine fois ».

En résumé, l’expérience de l’Après-parloir apparaît très riche et très complexe par rapport aux données recueillies pour l’Avant et l’Après, et se caractérise par une centration nettement plus marquée sur la relation Proche visiteur / Détenu au détriment d’une référence aux autres Proches visiteurs et au contexte carcéral largement minoritaires dans les propos recueillis. On peut avancer l’idée que cette expression dominante de la rencontre avec le détenu est liée au fait qu’il s’agit de la fin, du dénouement (provisoire ou non) d’un territoire d’intimité qui s’est plus ou moins fermement construit pendant le temps du parloir et qu’il faut désormais suspendre, dans l’incertitude plus ou moins angoissante de pouvoir le reconstituer et le poursuivre dans le temps séquentiel des visites ultérieures.

4 – Examinons enfin les réponses aux remarques facultatives (que nous appellerons « Remarques libres ») sollicitées par la dernière rubrique du questionnaire à partir de la consigne très ouverte : « Qu’aimeriez-vous dire sur ce qui va et ne va pas lors de vos visites au parloir ? » (voir en annexes Tableau 3). Nous constatons ici que les réponses (31 cotations sur 26 réponses recueillies) :

ont unanimement porté sur les institutions principalement concernées par la visite en parloir pénitentiaire, du moins du point de vue du Proche visiteur, à savoir : la prison et les maisons d’accueil.

sur l’axe Spatialité-Temporalité, c’est de nouveau la dimension Spatialité (entendue à la fois comme espace physique et comme espace relationnel) qui domine, comme dans l’analyse du Pendant-parloir.

les réponses recueillies et cotées sont tantôt positives, exprimant une satisfaction, tantôt négatives, exprimant des manques et des insatisfactions ;
les réponses cotées se répartissent à peu près également entre des références à la Prison (16 / 31) et des remarques sur les Maisons d’accueil, avec cependant une dominance des remarques négatives à l’égard de la première (15 réponses négatives sur les 16 recueillies, contre 1 réponse négative sur les 15 concernant les Maisons d’accueil !) ; les remarques négatives portant sur la Prison reprennent généralement les « griefs » déjà exprimés à propos du Parloir : manque de confort, éloignement géographique, limitation des échanges avec le détenu visité, temps de parloir trop court, lieu d’une expérience désagréable, etc. ; à l’inverse, et de façon extrêmement (trop ?) contrastée, les maisons d’accueil sont présentées à travers les réponses recueillies comme des espaces-temps d’ouverture, d’accueil, d’écoute, de sécurité… mais pas toujours accessibles (« maisons pas toujours ouvertes »).

Il apparaît ici, dans les représentations exprimées, un clivage très fort entre de « bonnes » maison d’accueil et une « mauvaise » prison, ce que l’on pourrait rattacher à l’anxiété majeure occasionnée par l’expérience de la visite en parloir pénitentiaire. Contre cette angoisse plus ou moins intense, le Proche visiteur se défend (au sens d’un mécanisme psychique de défense) par un processus que nous connaissons bien en psychologie et que nous appelons la projection, voire l’identification projective, mettant la Prison en place d’être la « mauvaise mère », ou plutôt le « mauvais père » (celui qui rappelle la loi et qui réfère ainsi les relations au lien pour fonder ou pour réactiver un ordre institutionnel), opposé à la « bonne » mère que serait la maison d’accueil (dont l’intitulé déjà peut évoquer tout un programme « maternant » !).

Conclusions et éléments de propositions

De toute cette enquête et pour conclure, nous retiendrons principalement trois points d’analyse, que nous tâcherons d’assortir de conclusion pratiques en faveur d’un accueil optimisé des familles de personnes incarcérées en situation de parloir pénitentiaire.

1 – Le premier de ces trois points est peut-être le moins inédit, puisqu’il consiste à confirmer un constat que peut assez aisément tout bon observateur en milieu carcéral. À savoir : que l’expérience du parloir est, pour un Proche visiteur, une expérience complexe et critique.
Complexe, parce que déterminée par des enjeux multiples et divers. En tant qu’étape plus ou moins récurrente du parcours carcéral de la famille du détenu, l’espace-temps du parloir est au carrefour de nombreux enjeux de territoires (au sens foucaldien précédemment rappelé). La notion d’intimité familiale choisie pour notre titre, et telle que nous l’avons définie, témoigne de cette complexité et du fait que la visite au parloir est une rencontre jamais simple, jamais gagnée d’avance, toujours à construire et reconstruire, à la croisée d’enjeux et d’intérêts pas seulement psychiques individuels et relationnels mais aussi et surtout institutionnels (cf. la notion de territoire précédemment développée).

Critique, parce que cette construction du temps du parloir présente toutes les caractéristiques d’une expérience psychologique et institutionnelle de crise. On reconnaît dans cette expérience toutes les caractéristiques d’une crise : déstabilisation d’une position psychologique et institutionnelle antérieure (toute visite au parloir se fait au risque du « lien familial » et au risque du « lien carcéral » déjà là), incertitude quant à son développement (comment va s’organiser et se dérouler la rencontre de deux territoires conduits à se combiner ?), incertitude quant à son résultat (comment cette situation inévitablement conflictuelle et transgressive va-t-elle se résoudre pour la famille et son Proche détenu comme pour le personnel pénitentiaire ?).
L’une des perspectives pratiques que nous serions conduits à souligner est de réfléchir et de travailler davantage l’accueil des Proches visiteurs dans le lieu carcéral, en particulier dans les temps Avant et Après le temps du parloir lui-même. Nous avons constaté par notre enquête combien ces moments étaient fragilisants, vulnérants pour le Proche visiteur, davantage encore que le Pendant-parloir sur lequel il a été beaucoup insisté dans les débats contemporains sur la présence des familles en prison. Il est temps de s’intéresser aussi à l’Avant et surtout à l’Après, qui constituent des phases critiques au moins aussi pénibles psychologiquement pour les intéressés (ce sont des moments de grande solitude), et surtout plus déterminantes pour la qualité de la rencontre au parloir et sur ses effets quant au « maintien du lien familial ».

Il est probable que la même préoccupation serait à développer du côté du Détenu.

2 – Le fait que nous nous soyons uniquement centré sur le Proche visiteur nous a fait apparaître que celui-ci réagit à la situation de parloir pénitentiaire en fonction de sa propre sensibilité personnelle et de la représentation-perception qu’il va se construire de cette situation, avant-pendant-après celle-ci. On pourrait presque dire ici que son expérience du parloir va être déterminée par une image intégrée, internalisée du détenu mais aussi par une image des conditions de cette incarcération, entendues à la fois comme lieux d’application de la peine (la prison proprement dite) et comme circonstances de cette incarcération (la peine elle-même avec tout ce qui l’a précédée comme inculpation, jugement et condamnation).

La conséquence en est ici au niveau du travail d’accueil, de soutien et d’accompagnement par les associations d’aide aux familles des détenus. Nous dégageons de notre enquête l’idée que ce travail sera d’autant plus adapté et riche qu’il sera attentif et prendra en compte le détenu interne du Proche, c’est-à-dire la figure imaginaire que celui-ci s’est faite de son conjoint, parent ou enfant incarcéré, et qui inclut aussi une figure imaginaire de l’incarcération elle-même de ce conjoint, parent ou enfant incarcéré. Il y aurait ici à développer, au niveau du Proche visiteur un travail d’aide analogue à ce qui est parfois et déjà effectué auprès des enfants de Parent incarcéré.

Par ailleurs, les réponses recueillies notamment à la question sur l’Après parloir, comme aussi celles qui concernaient l’Avant (bien que dans une moindre mesure), montrent combien le moment du parloir est intensément vécu en amont et en aval de ce moment. Lorsqu’il s’agit d’une nième visite, on peut percevoir que les dispositions psychologiques dans lesquelles se prépare et se passe la visite ne sont pas sans contenir des « restes » de la fois ou des fois précédente(s).

On pourrait presque ici parler d’une double séquence :

  • celle qui a guidé notre enquête en termes d’Avant-Pendant-Après parloir : c’est la séquence de la visite, ou plutôt d’une visite, chaque fois singulière ;
  • mais aussi celle que constitue l’alternance, selon un rythme variable, entre les temps de visite et les temps intermédiaires sur plusieurs visites, sachant que ces temps de séparation ne sont jamais totalement des temps de non-relation puisqu’il peut y avoir des échanges (épistolaires par exemple, ou par l’intermédiaire d’un avocat) entre le détenu et sa famille, et que le souci de la famille pour son membre incarcéré peut aussi et au moins constituer un mode de relation (imaginaire) qui travaille ces phases intermédiaires.

Nous nous interrogeons sur la prise en compte actuelle, dans les pratiques pénitentiaires du parloir comme aussi dans les pratiques associatives d’accueil et d’accompagnement, de cette dimension séquentielle de l’expérience psychologique du parloir, notamment pour le Proche visiteur ; et sur l’intérêt d’y être vigilant, là encore pour mieux ajuster l’accueil et l’intervention de soutien.

Insistons bien pour dire que cette séquence n’est pas assimilable à l’histoire familiale de la famille de l’incarcéré et de l’incarcéré lui-même même si elle en fait partie. Elle relève plutôt de ce qu’il faut poser comme la trajectoire carcérale de la famille du détenu (et celle du détenu lui-même) qui n’est pas réductible à l’histoire familiale ou à son fonctionnement propre. Parler de « trajectoire carcérale », c’est bien parler d’une interaction, voire d’une interférence, entre deux institutions, la famille et la prison, et non pas seulement de l’histoire de l’une ou de l’autre. La séquence du Parloir et celle des séries de parloirs, si l’on peut dire ainsi, est à prendre en considération en tant que telle dans l’accueil et l’intervention, pour pouvoir penser et effectuer un réel accompagnement des « familles-de-personnes-incarcérées » (nous l’écrivons délibérément en attaché pour bien signifier qu’il s’agit d’une famille considérée dans une indissociabilité circonstancielle à une situation d’incarcération de l’un de ses membres).

3 – Enfin, dernier point majeur de conclusion de notre recherche, sans doute plus surprenant et plus problématique. Peut-être est-ce un artefact dû à notre méthode d’enquête, mais nous constatons avec surprise que certains acteurs de la scène du Parloir sont très peu mentionnés, voire pas du tout, dans les réponses à nos questions. Les personnes interrogées, en effet, n’évoquent que très peu les enfants – seulement pour parler de l’inconfort ou de l’inadéquation du lieu du parloir pour les jeunes enfants – et jamais les accompagnants sociaux. Il y a là une absence ou une quasi-absence de ces deux catégories d’acteurs qui interroge.

Pour les enfants, on sait qu’ils ont un statut particulier quant au droit de visite dans les parloirs pénitentiaires, puisqu’en dessous de 13 ans ils sont dispensés de toute demande d’autorisation spécifique et qu’il n’existe pas non plus de contrôle systématique de leur identité à l’entrée de l’établissement carcéral. Ceci met les jeunes mineurs dans une position ambiguë de visiteurs enregistrés mais peu reconnus. Du coup, on peut se demander si « l’oubli », le déni dans lequel les maintiennent les réponses à nos questionnaires les adultes visiteurs interrogés ne serait pas, en quelque sorte, un écho de cette considération particulière de l’Administration pénitentiaire à l’égard des enfants ? Une sorte d’accord tacite existerait, au fond, entre l’Administration pénitentiaire qui n’accorde pas un statut affirmé aux jeunes mineurs visiteurs et les parents de ces mineurs qui eux-mêmes ne citent pas spontanément les enfants dans leur expérience psychologique du parloir et dans les difficultés qu’ils en ressentent.

Quoi qu’il en soit, nous constatons un hiatus entre, d’une part, des discours sociaux qui souvent mettent en avant l’intérêt-de-l’enfant pour justifier les aides auprès du détenu et de sa famille ; et d’autre part, des propos de Proches qui ne mentionnent pas avec autant d’importance les enfants. Il existe pourtant de nombreux témoignages et de nombreuses études sur le vécu, souvent douloureux et toujours complexe, des relations d’un enfant à son parent incarcéré et de la visite au parloir (par ex. Lefeuvre, 2005). Peut-être ces études ne sont-elles pas encore assez fines, au plus près du vécu enfantin, et n’ont pas non plus de retombées suffisantes pour changer cette étrange et inconfortable situation. C’est sans aucun doute une autre perspective de travail à venir, capitale, à développer.

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Références bibliographiques

Berger M. (1992). Les séparations à but thérapeutique, Toulouse, Privat.
Foucault M. (1984). « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales
(14 mars 1967), Architecture – Mouvement – Continuité, n° 5, octobre 1984, 46-49, rééd. in : Foucault M. (1994). Dits et écrits- IV (1980-1988), Paris, Gallimard, p. 752-762.
Gagnepain J. (1991). Du Vouloir dire. Traité d’épistémologie des sciences humaines – II. De la personne. De la norme, Paris, Livre & Communication éd.
Le Bodic C. (2005). Lieu, Territoire et Espace : Pratiques Sexuelles Tarifées (PST) et confusions. Pénétration du lieu et du territoire par l’espace, document de recherche non publié, Institut de Criminologie & Sciences Humaines (ICSH), Université Rennes 2, 15 p.
Lefeuvre C. (2005). Enfants / Parent incarcérés. Maintien des liens ou gestion des relations ?, travail d’étude et de recherche pour le master 1 de Psychologie, Université Rennes 2, 69 p. + annexes.
Marchetti A.M. (1996). « Pauvreté et trajectoire carcérale », in : Faugeron C., Chauvenet A., Combessie P. (dir.), Approches de la prison, Paris-Bruxelles, De Boeck Université, p. 177-197.
Quentel J.C. (1993). L’Enfant. Problèmes de genèse et d’histoire, Bruxelles, De Boeck Université.
Quentel J.C. (2001). Le Parent. Responsabilité et culpabilité en question, Bruxelles, De Boeck Université.
Villerbu L.M. (2005). « Carcéralité, espaces familiaux et régulation du lien social », communication à la 5ème Rencontre Nationale des Associations d’Accueils de Familles et Proches de Personnes incarcérées, Bordeaux, 22-23 octobre 2005.
1 – Maître de conférences en Psychologie, Université Rennes 2. Membre du LCPPC et de l’ICSH.
2 – Etudiant en master de Recherche en Psychologie (LCPPC, Université Rennes 2) et en master professionnel de Psychologie, mention « Cliniques Criminologiques et Victimologiques », Université Rennes 2.
3 – Professeur de Psychologie, Psychopathologie et Criminologie, Université Rennes 2. Directeur du Laboratoire de Cliniques Psychologiques, Psychopathologie et Criminologie (LCCPC), Université Rennes 2. Directeur de l’Institut de Criminologie & Sciences Humaines (ICSH), Université Rennes 2.
4 – Loi du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions (L. n° 98-657 du 29 juillet 1998, J.O. 31 juillet 1998).
5 – Nous remercions ici Cédric Le Bodic, doctorant en Psychologie à l’Université Rennes 2 sous la direction du Pr Loïck M. Villerbu., auquel nous empruntons des aspects de son travail d’analyse de l’espace urbain au regard des pratiques sexuelles tarifées (PST) dans une étude commandée par la Ville de Rennes, et réalisée dans le cadre de l’Institut de Criminologie & Sciences humaines / Université Rennes 2 (2005).
6 – Nous remercions ici M. Givord, président de la FRAMAFAD Grand Ouest, de nous avoir communiqué les données de cette enquête et de nous avoir autorisés à les citer.

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