Les temps de l’incarcération, le temps de la sanction…quels temps pour des relations renouvelées ?

Pr Loïc Villerbu, Psychologue criminologue,
Dr. de l’Institut de criminologie et Sciences Humaines, Université Rennes 2 (le 12-03-05)

Psychologue d’abord, hospitalier ensuite, universitaire enfin et expert en plus. Je vais tenter de vous parler de ce qui j’ai appris dans toute cette trajectoire là et en particulier des travaux que nous menons au niveau de l’Institut de Criminologie sur  la question de la peine, de la sanction, de la réhabilitation, à partir d’un certain nombre de connaissances plus approfondies pour certaines populations pénales. Nous sommes devenus un peu spécialistes des auteurs d’agressions à caractère sexuel.

C’est pour nous un grand honneur, que vous écoutiez l’ensemble de nos travaux. Je parlerai également à partir d’un colloque que nous avions fait, il y a 3 ans, qui s’intitulait « Temps psychique et Temps judiciaire » ; c’était un essai entre psychologues, magistrats, hommes de droit, hommes de lettres, sociologues, un pour comprendre  et interpréter ce que signifiait le temps de l’incarcération.

Le temps de l’incarcération ou le temps judiciaire est un temps curieux. On peut jusqu’à un certain point dire que c’est un temps de  répétitions. Dans un temps judiciaire, plus qu’ailleurs, il y a toujours avant, pendant, après. Ce rythme dramatique à trois temps  va suivre la personne détenue durant toute sa détention. Que ce soit sa détention préventive ou post-sentencielle, il y a toujours avant, pendant et après.

C’est un même temps que nous rencontrons quand nous travaillons avec des personnes victimes. Il y a toujours avant, pendant et après. Pour certaines c’est tellement vrai qu’il n’y a plus d’avant, ou bien un avant tellement nostalgique qu’il n’y a plus d’après. Comme une sidération sur un moment donné de l’existence, un temps qui vient fasciner.

Ceci dire qu’on ne peut pas rentrer dans la compréhension d’un temps carcéral et donc de l’incarcération si on n’a pas cette mise en perspective toujours omniprésente : il s’est passé quelque chose, et ce quelque chose a modifié radicalement la loi de l’existence.

Je peux être récidiviste, réitérant, je peux me faire un « pro » de l’incarcération ; néanmoins au moment où je reprendrai mon histoire  avec quelqu’un, ce sera toujours sur une autre fondement historique. Ces évènements qui modifient le cours de notre existence offrent ou imposent à chacun s’il en a les moyens psychologiques ou sociaux, de nouvelles fondations qui entrainent un autre « avant-après », au point parfois d’en ordonner l’oubli… si tout se passe bien.
Le temps psychologique, le temps qui nous est propre se réfère à un temps qui procède d’analogies de façon constante. Nous ne cessons d’une certaine manière de visiter et de parcourir notre histoire, sans le savoir toujours, sans le vouloir vraiment. Nous sommes tantôt là, tantôt ailleurs, nous pouvons nous identifier à certains personnages, re-inventer certaines situations, c’est un temps sur un fond de discontinuité relative : nous sommes capables de nous y reconnaître.

Tout autre est le temps qui viendra dire l’avant et l’après au moment du « pendant » ; le temps de l’incarcération; c’est alors un temps qui touche à l’immobilité. C’est un temps qui est prédécoupé. C’est un temps très technique, très particulier, au point que l’on voit certains détenus construire une temporalité toute à fait particulière, et notamment lorsqu’ils ont des temps de détention longs. C’est extrêmement long 4 ans, alors 30…, vous voyez un peu ! Chacun va trouver des trucs pour apprivoiser le temps qui lui tombe dessus. Ce temps du « pendant » pour un projet qui peut ne pas vous concerner, dont vous ne voulez pas être concerné ou auquel vous ne participez que contraint.

Chaque détenu va organiser pour lui un autre temps, une temporalité, pour porter celui qu’il vit. Il va se construire du calendrier. Un calendrier tout à fait particulier auquel nous n’avons accès que si nous prenons le temps de l’entendre. Certains par exemple vont construire du temps « restant » à partir du moment où le voisin de la cellule est parti.

ils vont faire autant de calendriers qu’il y aura de voisins de cellule qui vont s’en aller. Autrement dit, le temps qu’ils construisent n’est pas un temps comme chez nous projeté dans un univers qui est relativement fluctuant. C’est un temps qui empreinte de manière très spécifique aux évènements, et aux présences les plus singulières de la vie carcérale. C’est un temps totalement fictif qui n’est plus en prise sur une réalité vivante. C’est au fond un peu le temps de l’immobilité.

On conçoit bien qu’avec un tel temps, une telle construction de temporalité, la réincarnation peut être difficile.

C’est à partir de cette perspective là que je vais tenter de vous parler de ce que j’ai appris du temps de l’incarcération, et de ce que j’appelle après le temps de la sanction, et de ce que j’appelle après : quel temps pour des relations renouvelées ?.

Pourquoi ces 3 titres ?

Et bien, parce qu’il me semble que si nous voulons comprendre quelque chose dans l’incarcération, dans la sanction, c’est bien de mettre des définitions, de savoir de quoi on parle. C’est tellement facile de confondre tout ça, et de croire que l’on comprend ce que l’autre est en train de vivre alors que l’on est aux antipodes de ce qu’il est en train de raconter et de discuter ou en train d’essayer de nous faire savoir. Alors je vais prendre chacun de ces termes là et je vais les visiter avec vous.

Un terme, c’est un peu comme une maison, on rentre par un bout, on rentre par une porte ou par une fenêtre, mais on ne sait pas où ça va nous mener, il y a toujours une fausse trappe quelque part.

Quand nous disons incarcération, qu’est-ce que nous disons en fait ?

Nous disons quelque chose d’extrêmement grave. Nous disons que socialement, sociologiquement, nous avons une unité de valeur absolue pour tout délit. C’est l’enfermement, la privation de liberté.

Cette privation de liberté d’ailleurs est assez co-incidente avec ce qui revient à la mode actuellement qui est la privation de ressources. Vous êtes privé de liberté et l’amende est de plus en plus forte.

Alors on va voir aussi comment on peu comprendre la notion de justice rétributive. Qu’est que cela vient nous dire dans l’incarcération ? En tout cas si on prend l’incarcération comme une privation de liberté, il est clair qu’on ne peut pas reprendre la parole historique de Giscard d’Estaing qui disait que la privation de liberté c’était juste une privation d’aller et venir où on veut. Il s’agit de bien autre chose, puisque c’est la matière vivante, la souffrance elle-même qui est prise en compte, qui se trouve saisie et dessaisie d’elle-même, même si nous ne voulons pas être compassionnel.

Tout d’abord le prononcé, l’énoncé du jugement, ce qui fait peine, c’est un quantum. Au fond, on prend 6 mois avec ou sans sursis ou 12 ans, 20 ans, 30 ans. C’est ce qu’on définit comme une économie pénale, qui est liée à la gravité de la souffrance imposée à la collectivité.

Il y a des exemples magnifiques à ce sujet là, comme celui d’une étudiante marocaine, qui veut faire son travail de mémoire de DEA sur la manière dont les violences et agressions sexuelles sont punissables au Maroc. Ca nous ferait hurler, et ça nous fait hurler, parce que là-bas il n’y a pas d’agressions sexuelles, ni intra-familiale, ni intra-scolaire. C’est forcément les enfants qui exagèrent, qui se sont mis en situation difficile. S’ils parlent de leur agression, c’est toute la famille qui est mis au banc de la société, et c’est elle-même ou lui-même qui ne trouvera pas d’intégration après. Donc tout le monde se tait.
Il y a eu un procès il y a 4 ans à Casablanca, un instituteur qui avait violé plusieurs enfants. Il a eu 8 mois avec sursis. L’agression sexuelle là bas, ne fait pas scandale, tellement le scandale serait inimaginable !

Chez nous ça fait scandale, et l’agresseur va avoir 7, 8, 12 ou 15 ans. On a là une économie  pénale en fonction de la gravité du scandale qui est produit dans le corps social. Ce qu’on appelle l’économie pénale, c’est au fond la marge ou la fourchette, entre un plus et un moins, des minima et la dose supérieur en quelque sorte.

Qu’est-ce qui se passe à partir du moment ou on a supprimé la peine de mort ? Et bien, il faut refaire toute l’économie pénale. En fait le droit pénal ne s’occupe pas de la sanction, mais simplement de la peine.

Alors, comment va-t-on définir la sanction ?

La sanction, on va dire que c’est le rappel, l’appel et le rappel d’une norme d’existence. Ce sont des grands mots tout ça, mais c’est pour dire que là ou nous mettons une sanction, nous disons, tout bonnement : il y a eu un moment ou vous avez oublié qu’il y avait un autre à coté de vous. Vous avez oublié qu’il y avait un voisin, vous avez oublié qu’il y avait de l’alter ego. Vous avez oublié qu’il y avait de la réciprocité. On rappelle l’existence d’une norme qui ne peut pas être transgressée sous peine d’auto disparition. C’est ça une sanction.

Alors après, la peine vient dire la gravité de tout cela, bien sûr. Mais c’est d’abord la sanction qui vient dire que nous ne vivons que dans la mesure où nous sommes capables d’être attentifs à l’autre. C’est un peu Victor Hugo que je vous raconte là.

Si vous faites disparaître votre attention à votre voisin, c’est l’humanité tout entière qui fiche le camp. C’est ça le principe en quelque sorte. La norme, c’est que nous ne sommes pas tout seul, parce que si nous étions tout seul nous ne saurions même pas que nous sommes là !

Ce n’est pas une invention nouvelle. Les psychanalystes et les psychologues ont eu des tas d’images pour dire des choses comme ça. Il y a un barbare célèbre que vous connaissez sans doute qui s’appelle Lacan qui nous à dit ceci :

« Pour être un, il faut au moins se voir en trois dimensions »
Pour se voir dans le miroir, il faut être trois. Il faut qu’il y en ait un qui se regarde, un qui regarde celui qui se regarde, et un qui donne du lest et de la rigidité à tout cela. Autrement dit sans regard extérieur nous ne sommes rien du tout. Les regards extérieurs, c’est le souci que nous avons du voisin, le voisin dans ses états les plus démunis, comme dans ses états les plus farfelus ou les plus grandioses. Autrement dit le voisin c’est à la fois le détenu, comme le président de la République. Et sans attention au voisin, il n’y a plus personne et nous n’existons plus.

C’est sur quoi travaille la psychologie. Les psychologues vous diront toujours :

« Où est le tiers ? » C’est-à-dire, quelle attention, tu a porté à ton voisin ? Quel est le regard à travers lequel tu te vois et tu vois ce qui est à côté de toi ?
Cette attention là, elle saute, elle disparaît notamment dans les situations de délinquance, que les situations soient minimes ou graves, peu importe. Dans toute situation de délinquance, on dira qu’il y a eu une attaque du lien social. Et attaquer le lien social, c’est faire disparaître l’autre et c’est concourir à sa propre auto disparition.

L’histoire du droit pénal a été sensible à toutes ces dimensions là, et c’est là où je reviens au temps de l’incarcération. Le droit, la philosophie du droit, les spécialistes de du droit, ont décrit ce qu’on a défini comme étant les fonctions de la peine.

A quoi ça sert une peine ?

Ce qu’on peut s’imaginer, c’est que ça sert à quelqu’un ! Non, ça sert à la collectivité, et par retombée à quelqu’un éventuellement, mais c’est d’abord à la collectivité.

Alors les juristes ont construit trois fonctions essentielles de la peine, toujours d’un point de vue rétributif.
Ils se sont rendu compte que la peine avait :

  •          une fonction d’élimination,
  •          ou bien une fonction d’intimidation,
  •          ou bien une fonction d’amendement.

Alors, pour bien comprendre, je crois qu’il faut prendre encore un peu de distance. Le droit, quand il définit les fonctions de la peine, a essentiellement une visée économique. C’est dans le cadre de l’économie pénale, que tout cela se raconte. Or, ce cadre là est trop étroit, pour concevoir tout ceci : le temps de la sanction et de la peine. Parce que quand on va voir quelle est la fonctionnalité et la pratique ordinaire de toutes les peines qui ont été inventées; les choses sont plus compliquées.

On voit qu’il y a un certain nombre de peines dont l’objectif est manifeste, très net. Vous priver d’un certain nombre de bénéfices dont vous disposez, c’est clair, on est dans l’économie.

Et il y a un grand nombre de peines qui n’ont pas cette fonction là, mais qui sont au fond l’objet d’un constat : apte ou non à contribuer au lien social. On n’est plus dans l’économie, on est dans du lien social, dans du voisinage. Celui qui est à côté de moi, comment puis je contribuer à son maintien, à son existence ?
Et si on note ces deux registres au fond d’interprétation, à la fois ce qui ressort à l’économie de la peine et ce qui ressort à l’échange, et bien on voit qu’on peut classer la plus grande partie sinon la totalité des peines qui ont été inventés.

Dans la fonction d’élimination par exemple, au niveau de la rétribution, et bien on va prononcer à la dite séance,
« vous ne pourrez plus jamais profiter de…, quitte à ce qu’on vous coupe la tête (on le fait plus maintenant)…, ou bien on va vous priver… »

Ca c’est de la rétribution.

Maintenant, quand on résonne au niveau de la contribution, « vous avez commis tel acte, d’une gravité telle qu’on estime que vous ne pouvez plus contribuer au lien social. »

on fait le pari que vous êtes foutu. Qu’est-ce qui reste ? Et bien la peine de mort  ou l’exil, ou la réclusion à perpétuité. Le pari est fait que vous ne pouvez plus contribuer au lien social. Alors bien sûr, c’est un discours sur la gravité, la dangerosité. Mais, fondamentalement, il y a le fait qu’on fait le pari que vous ne pouvez plus contribuer au lien social, et donc que vous n’avez plus d’existence possible.

Voilà pour la fonction d’élimination.

Il y a une deuxième fonction qu’on a vu apparaître dans le temps, c’est, la fonction d’intimidation.

Intimider, la peine, dit-on, est exemplaire. Faut être philosophe pour croire des choses pareilles, comme si ça pouvait profiter aux autres ou à soi-même! Nous ne tirons jamais aucune leçon de nos expériences. On tire une leçon de la capacité lorsqu’on a rencontré quelqu’un éventuellement, mais tout seul on ne tire rien.  Nul ne profite de quoi que ce soit.

Alors, dans le registre de la rétribution moderne, cette fois si, comment pouvez vous, avec l’acte que vous avez fait; être privé, au sens de ne pas tirer tout le profit que vous pourriez tirer de votre existence, continuer quand même à tirer un certain profit de votre situation ? Là on a inventé une peine tout à fait moderne, ce sont les travaux d’intérêts généraux. Voyez, c’est de l’intimidation mais au titre que, là, vous allez, donner du temps, pour l’intérêt général, et que, dans ce temps que vous allez donner, vous allez en tirer profit. Ce n’est pas rien, mais encore faut-il qu’on est les moyens de mettre cela en œuvre.
Parce que si quelqu’un vous dit :

« j’ai un TIG de 100 heures et je veux faire ça en 3 semaines, comme cela,  je serai débarrassé. »

Et bien ça sert à rien. Parce qu’on n’apprend rien du tout, on fait ça par expérience, d’une certaine manière.

Donc pour procurer un TIG, un travail d’intérêt général, qui ait quelque profit pour la collectivité, il faut du temps, il faut un tiers. Et sans personnes formées pour accompagner le travail d’intérêt général, ça ne sert à rien.

Dans de très nombreuses cours ; quand il y a une structure pour accompagner les travaux généraux, il y a beaucoup de peines de travaux d’intérêt général de prononcées. Quand il n’y a pas de structures d’accompagnement, il y a quasiment disparition des travaux d’intérêts généraux.

Au niveau de la contribution, est-ce que vous pouvez avec le délit que vous avez commis, continuer à contribuer au lien social ? On peut vous dire oui dans certains cas, et dans ce contexte là on vous met à l’isolement. Un certain temps, mais à l’isolement un certain temps. C’est de l’intimidation. L’incarcération, c’est l’isolement dans la fonction d’intimidation.

A quoi ça sert ? Et bien ça, c’est une autre paire de manches !

Et d’une façon beaucoup plus moderne, il y a comme ce qu’on a défini comme étant la fonction d’amendement.

L’amendement c’est une notion curieuse ; elle n’a pas vraiment de fondement en psychologie.

Ca désigne à la fois ce que les psychologues appelleraient : « Est dit capable d’un travail thérapeutique ? » ou bien « Est-il capable de profiter ? Est-ce qu’il a un QI suffisant pour profiter des connaissances dont il pourrait disposer ? » ou bien « Est-ce qu’il est suffisamment à l’aise avec lui-même pour pouvoir tirer une leçon de son expérience ? ». C’est çà l’amendement.

Là aussi il y a des inventions extraordinaires et qui ne le sont pas en terme d’incarcération. C’est par exemple l’application-réparation. Quand il s’agit, de renoncer à certains profits pour en faire profiter la collectivité restreinte qui est la personne de la victime ou la famille. Il y a les sursis avec mise à l’épreuve, la libération conditionnelle, parce que là, au fond ce qu’on est en train de dire, c’est que vous pouvez encore contribuer à la marche du lien social. Vous pouvez, vous devez être tenu dans une contrainte telle, que vous allez être accompagné.

Autrement dit, on ne comprend vraiment la peine que si on résonne sur la sanction. La sanction, et bien c’est ce qui viendra dire à quelqu’un : « vous pouvez encore contribuer au maintien du lien social« , ce qui revient à dire à quelqu’un : « vous pouvez encore tirer profit de votre existence, mais à la condition, d’en donner une part  non négligeable à la collectivité. « Vous voyez que dans ces cas là, la fonction de l’incarcération est une fonction tout à fait seconde. Alors que dans un contexte sécuritaire, elle est nécessairement une fonction primordiale. Ce qui importe, ce n’est pas d’interroger avec le condamné ou le détenu ou le mis en examen son histoire, c’est essentiellement de mettre la collectivité à l’abri du danger qu’il représente.

Dire les choses de cette manière, c’est aussi faire un pari sur ce qu’on est capable de faire dans de telles conditions.

Est-ce qu’on est en position de se dire si l’incarcération, c’est vraiment la mise à l’abri, l’isolement etc.… ou est ce qu’on peut encore faire quelque chose ?

Nous ne fonctionnons jamais de façon totalement homogène. Nos pensées, sont toujours hétérogènes. On pense telle chose et on s’occupe de telle autre chose, nous ne sommes jamais totalement cohérents. Autrement dit, à côté des pressions qui nous font agir dans un certain sens, il y en a des tas d’autres qui nous ferons agir dans un autre sens. Et on sait fort bien, que la société civile a des impératifs et une utopie qui lui est propre par rapport aux pressions politiques, aux instances ministérielles…etc.  Autrement dit nous sommes, comme le disaient certains psychologues, profondément divisés.

Mais ce n’est pas parce qu’il y a une pression sécuritaire que pour autant rien n’est possible. Au contraire, je dirai que plus il y a de la présence sécuritaire, plus, au fond, ça va faire comme une cocotte minute. Si vous mettez 15 personnes dans une maison, ils pourront tous loger. Si vous en mettez 200, il faudra bien ça sorte par les fenêtres et par les portes. Autrement dit, il y a toujours un moyen de faire sortir le problème.

Voilà à propos des fonctions de la peine. Autrement dit une ouverture, qui donne du sens à certains types d’actions. Maintenant posons-nous la question de savoir sur quoi ?

Sur quoi repose la sanction ?

Là nous rentrons, strictement, dans une volonté pédagogique. Ca veut dire, que j’ai un côté éducatif qu’il ne faut pas négliger. Avec l’impératif dont je vous parlais tout à l’heure, c’est que si on est tout seul on ne peut rien faire. Un condamné mis seul en face d’un certain nombre de choses sera en phase de rien du tout. Il faut être trois pour se voir dans le miroir, si on n’est pas trois, on ne se voit pas.

Alors sur quoi porte la sanction ? plutôt quels sont les moyens au fond par lesquels la sanction prend du sens ? Et bien, il y en a trois :

  •          à partir du délit
  •          à partir de la notoriété
  •          à partir du profit

Il y a au moins trois objets à partir desquels l’effet de sanction prend un certain sens.

A partir de la peine bien sûr, parce que c’est à la fois ce qui vient dire la gravité du scandale, mais ce qui dit aussi une forme de pénibilité. Autrement dit ce n’est pas purement formel toutes ces histoires là, c’est quand même de la pénibilité, ça fait mal je crois.

La sanction, vient dire, l’existence d’un délit, en disant la dangerosité. Mais un délit n’a de sens que dans la somme des infractions possibles. Et là il y a de l’éducation à faire, au sens strict du terme.

La protection judiciaire de la jeunesse à fort bien compris tout ça, puisqu’elle a mis en place il y a quelques années un car qui se déplace régulièrement qui vient apprendre le code pénal, l’ensemble du code pénal, aux adolescents de lycées, collèges et éventuellement aux adolescents dans les foyers. Ainsi, pour en recevoir le sens, et bien il faut connaître les infractions.

Dans le temps, quand on était dans l’instance de devenir citoyen à l’école, qu’est ce qui se passait ? On avait des leçons d’éducation civique. C’était quoi les leçons d’éducation civique ? C’était la représentation collective, à différents niveaux, parce que le slogan de notre être de citoyen c’était d’aller voter. Ce n’est plus trop le cas. Ce qui est le cas, c’est la délinquance actuellement ou la criminalité. Donc au fond on conçoit dans les écoles notamment, l’éducation civique, l’apprentissage de la citoyenneté à partir de l’apprentissage du code pénal. Autrement dit nous donnons à apprendre l’existence, la collectivité, aux enfants à partir des attaques contre la collectivité. C’est ça être citoyen actuellement.

S’il y un délit, c’est forcément dans un champ d’infraction plus large et ce champ d’infraction n’est pas aléatoire. Il est codé. Il y a un législateur qui a prononcé quelque chose sur cela, c’est ça qu’on va aller apprendre. Le lien social s’apprend comme ça. Il s’apprend un peu comme la grammaire s’apprend à travers des fautes de grammaires, et bien le lien social s’apprend au travers des différentes formes de criminalité. C’est une façon au fond de se rendre sensible, à ce qu’un autre criminologue avait appelé la puissance de nuire.

Chacun d’entre nous a une certaine puissance de nuire, qu’actuellement on appelle la dangerosité. Là, c’est un premier objet sur lequel se porte la sanction.
Le deuxième objet sur lequel se porte la sanction, c’est la notoriété.

Pourquoi ? Parce que le fait d’être incarcéré, le fait d’être passé devant le tribunal, ça fait stigmate, au moins pour ceux qui n’en ont plus l’habitude ou pas l’habitude. Mais pour les autres aussi ça fait stigmate, parce que ça leur donne des rituels de passage d’un groupe à un autre.

Alors, si on résonne toujours d’un point de vue éducatif ou pédagogique, le stigmate, c’est ce qui vient bloquer une allure positive, dévaloriser dans l’environnement celui qui en est porteur. Donc, concrètement, une peine ou une sanction, quand elle est prononcée en terme de peine, parce qu’elle est stigmatisante, met l’autre, celui qui est détenu ou condamné, en situation de reconstruire sa réputation.

Ca aussi c’est pédagogique et éducatif. Comment peut-on se reconstruire une réputation ? Quels sont les moyens dont nous disposons collectivement pour reconstruire une réputation ? C’est ce qu’on appelle tout bêtement la réhabilitation psychosociale qui passe par de la formation, par de l’éducation, comme toutes les choses qu’on a inventées et qui adviennent que parce qu’il y a eu le prononcé d’une sanction. C’est important parce qu’on sait fort bien que s’il n’y avait pas eu le prononcé d’une sanction, il n’y aurait pas eu d’auto contrainte à la formation.

On sait fort bien que nombre de familles difficiles que l’on a en action éducative en milieu ouvert par exemple, dès que l’on cesse la mesure judiciaire, reprennent tout bonnement les habitudes négatives qu’elles pouvaient avoir antérieurement.

Comme on sait fort bien que quand on prononce une injonction ou une contrainte judiciaire, contrainte thérapeutique ou éducative, même si on sait que cela ne durera qu’un temps, au moins pendant ce temps là, on est persuadé qu’il se passera moins de choses. La contrainte est une offre de changement, ce n’est pas une obligation de changement. C’est en même temps la permanence de la présence de l’autre.

Le troisième objet sur lequel se porte la sanction, c’est le profit.

Dans le cas précédent, il fallait se refaire une conduite. Ici, il n’y a pas de doute qu’avec le prononcé de la sanction en terme de profit, vous allez devoir renoncer à vos avantages au quotidien. Renoncer veut dire qu’il va y avoir perte. Mais dans le même temps où l’on affirme qu’il y a perte, ce qui est clairement énoncé c’est qu’il y a du bénéfice ailleurs. Autrement dit, il suffit de transformer la perte, parce qu’il y a nécessairement ailleurs du bénéfice. Ca c’est de l’éducatif.

Alors la question que vont poser les psychologues dans ces cas là, c’est typique, «  y a t-il une demande ? » Les psychologues posent toujours cette question là. Ils sont dans la certitude à priori que, s’il n’y a pas de demande, il n’y a pas de changement possible. La réalité leur démontre aisément que c’est faux !
C’est comme ça que l’on a raisonné pendant des siècles, des années, à propos d’auteurs d’agressions sexuelles. On disait « c’est des gens qui n’ont pas de demande. » Et bien oui, il n’y avait pas d’offre, donc il n’y avait pas de demande possible.

Maintenant qu’il y a de l’offre, il y a de la demande. Pas toujours, mais au moins il y a une ouverture de ce côté là. Au moins pour un certain nombre parce qu’il y a en a d’autres dont le poids des représentations est tel que cela n’est pas envisageable. Ceux qui sont dans la négation, par exemple, qui tantôt vont se mettre à protester de façon totale, 10 15 20 ou 30 ans, et qui tantôt  arrêteront de protester et vont se suicider de manière au fond à ne plus être dans le coup.

Il y en a d’autres qui vont assumer ou d’autres qui vont revendiquer autre chose que ce que le sort qu’on leur fait. Mais l’expérience montre, qu’il y a au moins des positions, des attitudes qui sont susceptibles d’émerger, d’être analysées, et pour lesquelles il y a préventivement des contre attitudes certainement à voir.
Et on arrive à ce que j’appelle le travail pénal.

Quand je parle de travail pénal, là encore c’est une forme d’entêtement de psychologue. Quand nous tombons amoureux, on parle d’un travail amoureux. Et le travail amoureux, de celui qu’il l’est, ce n’est pas rien, puisque c’est un travail d’identification massive et d’auto disparition. C’est ça le travail amoureux. L’autre étant tellement identifié à ce qu’on a dans sa tête, on ne sait même plus comment il est, et le réveil est toujours difficile. Quand on parle de travail amoureux, on dit qu’il y a des étapes qui se mettent en place.

Il y a en première étape, d’identification massive : ah, c’est lui c’est elle !

Et puis la deuxième étape, qu’on va appeler de ………. : c’est le même mais c’est un autre.

Puis il y a le travail de renoncement : peut être pas, mais quand même. C’est ça qu’on appelle un travail amoureux. Il faut laisser plein de choses pour que la coexistence soit rendue possible.

Le second truc de psycho, c’est le travail du deuil. Vous en entendez parler partout. Il faut qu’il fasse son deuil, et on dit même que la victime pour faire son deuil, doit avoir un bon procès.

« C’est couillon » parce que le travail du deuil ce n’est pas ça. Le travail du deuil dont je viens de vous parler, c’est celui de la télé, des journalistes. C’est celui utilisé abusivement par les avocats ou les journalistes.

Le travail du deuil c’est quoi ? C’est un espace qui est ravagé. C’est au fond, la personne qui se précipite dans toutes les identifications qui ont disparues. C’est ravagé et c’est aussi une perte totale de repères comme dans le travail amoureux, mais, sur un versant autre. Et cette précipitation est l’objet à la suite  d’un certain nombre d’étapes, de mouvements. Certains vont pendant longtemps vivre en co-présence avec la personne disparue, elle est toujours là, on parle, on discute, on fait avec.

Ce qui envoie à une autre étape, qui surprend toujours tout le monde. Quand vous êtes déprimé, ça ne surprend personne, mais quand vous devenez excité ou agité, ça surprend. Pourtant c’est la même chose. Il n’y a plus de repère, donc il y a de nouveaux repères qui se cherchent, et généralement dans un mouvement d’oscillation : dépressif-excité. Plein de choses sont possibles, même les choses dont chacun se croyait bien incapable.

Et puis après c’est une autre étape : c’est la reconfiguration du lien social, comme on dit. C’est à dire qu’il y a de nouveau du projet qui se fait. Mais comme il n’y a jamais d’histoire parfaite, toutes les histoires sont tristes. Et bien, c’est un temps de repos, mais un temps de repos traversé par bien des cauchemars. Mais comment pourrait-il en être autrement ?

Voilà ce que c’est le travail du deuil à coté du travail amoureux.

Et bien le travail pénal, c’est un peu du même ordre. Mais encore faut-il pouvoir être suffisamment auprès des condamnés pour s’en rendre compte.

La chose la plus curieuse qui nous arrive certainement, c’est que nous sommes devenus extrêmement sensibles à l’impact et aux retentissements de l’abjection chez la victime. Au point que l’impact de l’abjection soit devenu pour certains ces éléments cliniques de certitude de l’agression.

Mais il en est de même quand même chez l’agresseur. On ne peut pas croire qu’il n’y ait pas chez l’agresseur du retentissement. Chez les détenus en quelque sorte, qu’ils soit en pré-sentenciel, en préventive, ou en post-sentenciel, on ne peut pas imaginer qu’il n’y ait pas de retentissement. Certains vont tout faire, pour qu’on ne s’en rende pas compte. Il y aura, comme on dit, des marches, des couvertures narcissiques, qui feront qu’on a l’impression que rien ne se passe. Quelquefois rien ne se passe parce que la cuirasse est tellement forte que rien ne passe effectivement. Mais si on arrive à dépasser ces premiers moments là, il est clair que l’on voit apparaître, là aussi en terme d’étapes : la chute,  au sens de la mise en abîme, avec l’ensemble des émotions qui sont associées à ce sentiment de chute. C’est un sentiment pénible, exactement comme lorsque nous ratons quelque chose.

Alors certain quand ils sont en phase de ce ratage là, se disent : on va recommencer, en essayant de faire valoir l’attention à l’environnement. C’est une façon de surprendre un petit peu.

D’autres vont pouvoir dire de manière assez précise : « et bien oui, c’est ça, mais j’étais en légitimité de le faire quand même » ou « les dommages psychiques qui étaient les miens, m’ont amené nécessairement à le réaliser. » Ça c’est la première phase.

Puis il y a une deuxième phase, qui s’appelle la phase de la pudeur. Phase de la pudeur ou de la culpabilité psychique. Les experts en libération conditionnelle ou en permission, sont les principaux témoins d’une certaine manière, de cette apparition là.

La phase de la pudeur ou de la culpabilité psychique, c’est au fond : « pourquoi vous en parlez, puisque ça ne concerne que moi ? »

Ce n’est pas un refus d’en parler, mais c’est au fond le sentiment que l’autre n’y peut rien dans cette histoire là.

Et puis dans un autre temps, et notamment quand il s’agit d’agression contre les personnes, il y a le développement d’une évolution particulière, dans ce qu’on peut appeler le couple, l’agresseur et la victime. C’est l’objet alors de retour sur sa propre histoire. Et là on est dans la phase de reconstruction historique. Quand on arrive dans cette phase là, on peut se dire qu’il y a une grande partie du travail qui a été fait. Pour y arriver, il y a vraisemblablement un certain nombre de précautions à prendre.

Tout à l’heure, je vous disais : « le travail de deuil c’est couillon« , et bien il y a des abus de langages identiques, dans cette espèce d’obligation d’opérer un travail pénal.

Vous avez entendu comme moi certainement, dire, qu’il faut que le détenu devienne « l’acteur de sa peine » ! Moi si j’étais détenu, je ne serai jamais l’acteur de ma peine. Non, je peux être l’acteur de mon histoire. Oui, je peux concevoir que s’il y a eu sanction, c’est parce que j’ai manqué à mon voisin, mais je ne vais quand même pas applaudir à la peine que j’ai reçue !

Si on dépasse les abus de langages, au fond on voit  mieux que le temps de la sanction, fait le temps de l’arrêt d’agir. C’est un temps pour arrêter, c’est un temps pour craindre, c’est sûr, mais c’est un temps pour arrêter. C’est le temps de la durée, c’est l’institution de la durée, parce que le détenu ne peut plus se précipiter aussi facilement qu’à l’extérieur dans son environnement. Donc c’est la création de la durée.

Cette création de la durée, fait apparaître le temps de l’autre, et en même temps le souci de soi. Le souci de soi, pour soi en quelque sorte. Comme disait quelqu’un : « pense un peu à toi-même et ça ira mieux. »

Au fond c’est le temps du souci, que l’on peut définir ou mettre en place de cette manière : c’est de n’être dangereux ni pour soi ni pour les autres.

Alors bien sûr, il y a plein d’obstacles à ce travail. Il y a la surpopulation des maisons d’arrêt. Comment pouvons nous imaginer penser quand nous sommes surpeuplés ? Pour penser, il faut de la place, il ne faut pas rencontrer son voisin continuellement, il faut que le voisin soit là bien sûr, mais pas qu’il me rentre dans les jambes sans arrêt. La surpopulation garantit le fait qu’il n’y aura jamais de travail pénal. L’autre est l’intrus quand il est trop proche.

Vous savez les observations faites par un autre psychologue, sur la distance que nous supportons les uns par rapport aux autres. Si je suis du sud et que je suis à un mètre de la dame, elle va me prendre pour quelqu’un qui la méprise, mais dans le nord, si je suis à trente centimètres elle va demander ce que je lui veux. Il y a une distance minima, ce qu’on appelle une proximitude, au-delà de laquelle je me sens tout seul ou en deçà de laquelle je me sens l’objet d’une intrusion.

Qu’est ce que les détenus nous disent, de ce qu’ils font de cette capacité à penser ? Ils nous disent : sexualité compulsive, masturbation noire amplifiée, pour peu qu’ils aient au moins cinq minutes au-delà du regard des autres., travail de musculation intensive, traitement médical, télévision 24h/24. En même temps, ils nous disent à quel point c’est difficile de lire, de travailler intellectuellement, et on peut le concevoir.

Un tas d’entre vous ont traversé des moments difficiles, traumatiques. Ils ont pu se rendre compte que lire devenait impossible, pourquoi ? Parce que lire oblige à une continuité de pensés, lire oblige à faire du lien. Or si vous êtes en position traumatique, en position de panique par rapport à vous-même, faire du lien c’est littéralement impossible puisque c’est tellement douloureux que ça vous met en ébullition.

Donc ils ne liront pas plus qu’avant, certains vont construire des calendriers, des séries de calendriers qui vont les mettre dans un état de déréalisation, puisque le temps du monde va totalement s’absenter.

Alors, quel temps pour des relations renouvelées ?

Quand on parle de relations renouvelées, qu’est-ce qu’on dit ?

Il y a une idéologie familiale forte et on dit rapport à la famille.

Qu’est ce qu’on veut dire là ?

On veut dire, rapport aux enfants, donc rapport à l’exercice d’une paternité. Et ça ce n’est pas la famille.

On veut dire rapport à sa femme ou à son partenaire, ou à son épouse. Et ça ce n’est pas la famille.

Autrement dit, il y a, si on n’y prend pas garde, à valoriser la famille, une méconnaissance profonde de ce que l’on fait en réalité. Ce que l’on fait, c’est tenter de réinstaller et de ré-instaurer l’autre dans son histoire..

Or, son histoire, c’est : qu’est ce qui fait de sa sexualité ? qu’est ce qu’il fait de ses amours ? Qu’est ce qu’il fait de son devoir de paternité ? Qu’est ce qu’il fait de son environnement ?

Quand on parle de la famille, on mélange tout, en quelque sorte, puisque vous savez que la famille c’est le pire des remèdes. C’est en famille qu’il y a le maximum d’agressions. Donc parler de la famille ce n’est pas faciliter le travail, mais c’est d’une certaine manière recouvrir tout ce travail là d’une idéologie contemporaine.

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