Famille(s), détenu(e,s) et temps de rencontre.

UFRAMA
(Bordeaux 2, 10 février 2009 – Lorient, 11 octobre 2008).

A propos de Carcéralité.

Carcéralité et Rencontres.

Le temps des rencontres carcérales est à entendre à fois dans une chronologie, avant, pendant, après et dans une grammaire affective, subjective qui se joue de ces trois temps inscrits dans un découpage, celui du calendrier et de l’horloge de l’action. Nous dirons qu’il y a le temps de l’action, toujours instrumental et celui du ressenti qui ne coïncide jamais avec celui d’une composition centrée sur un produit.

Le temps des rencontres carcérales et un temps composé dans lequel l’après insiste avec une particulière violence, obligeant à des attitudes et à des inhibitions singulières. C’est d’ailleurs ce pourquoi ce temps-là s’inscrit autant, par nature( !) dans une perspective psychotraumatique. Et l’on sait que la peur de l’après est une source importante des évitements de tout engagement : « plus jamais ça ».

Certes le temps insiste toujours quand il y a une urgence et notamment quand l’urgence est organisée : le temps des rencontres carcérales dit temps des visites, temps du parloir, temps des familles est une faille soudainement ouverte dans le temps long et plus ou moins infini et sans relief, des temps de peine, temps recouvert par celui du règlement et des conséquences toujours dramatiques de sa transgression.

Dans le temps des peines s’ouvre le temps organisé d’une rencontre contrainte dont la durée est exigeante et le contenu envahissant : le temps des peines est à la fois un temps moral, un temps suspendu sur une faute comme une planche sur la crête d’une vague, et le temps des passions qui porte aux plus grandes extrémités. La vague est à la passion ce qu’est la planche de surf…si l‘on peut se permettre cette comparaison, à celui qui dehors ne cesse d’être inclus dans un dedans qui le supporte sans le porter. Les temps de l’erreur et de la vertu ne cessent de se combiner.

Ce temps est doublement matière rugueuse : temps suspendu à toute forme discrétionnaire de l’application d’un règlement qui prive celui qui en demande de tout pouvoir d’autonomie( s’il la maintient) et qui renvoie à une forme ancienne ou archaïque de sujétion. Temps toujours trop court ou trop long, temps qui ne peut jamais trouvé sa véritable dimension.

Il faut concevoir cette suspension, cette mise hors de soi( ce temps qui met hors de soi) pour saisir sur le vif ces inquiétudes et ces angoisses, ces paniques et ces revendications qui saisissent le moindre demandeur qui ne peut se vivre intensément qu’ au prix du risque d’être toujours l’objet d’un refus…du droit d’exercice des visites et sujet éventuel de désordre.

Il y a dans ce temps quelque chose qui rappelle tout exercice parental quand la parentalité s’est trouvée défaite, quand un exercice s’est trouvé interrompue, différé ou remis en question.

Le temps dont il s‘agit ici est celui de la Durée et de la Veille, de la bascule, ou du souci, bien au-delà d’un temps instrumenté en vue dune action à faire et à entreprendre.

La parole ici se fait parloir. Et quand elle s’y maintient ce sont des informations qui sont échangées et non des présences ; les informations se cumulent quand les présences se ratent. En analogie aec l’activisme : ne pas rester en place parce justement il n’y a pas de place, le mouvement pallie à l’absence de résidence, ou à la résidence forcé.

L’ APRES PARLOIR
I. UNE SITUTATION PSYCHOLOGIQUE BIEN PARTICULIERE : un climat

1- Une situation psychologique bien particulière que l’on peut approcher en la comparant à des situations similaires :

  • Après une visite à l’hôpital type CHU
  • Après une visite au cimetière
  • Après une visite dans un internat d’enfermement type CHS
  • On peut aussi visiter un appartement…

…un temps de partage émotionnel, par identification, d’une situation hors norme : identification à devenir détenu, devenir malade, devenir mort…devenir absent, devenir manquant : ici ce n’est pas corps qui fait défaut mais la Présence libre. Le temps des identifications obligées et contraintes qui amène toujours à dire que dans le fond il n’y a pas un détenu mais un « contexte relationnel » qui se trouve détenu Une double peine ou ne peine qui envahi l’environnement proche.. On peut aussi s’identifier à celui qui détient le détenu… mais dans ce cas on s’arrange plutôt pour ne pas venir en visite. Etre de l’autre coté ‘st déjà se séparer.

Et remarquons combien ce mot, visite, est curieux, une pièce de musée : c’est un mot valise, un havresac… il peut tout dire et pourrant quelle différence entre « je rends visite. Et… je suis auprès de… ». Sans doute est ce genre de mot avec lequel nous traînons toute une histoire qui colle à la peau mais qui ne dit plus ce qu’il pouvait dire au départ. Visite -t-on ? Où accompagne-t-on ? Un détenu, un malade…un mort ?

Est-ce que nous ne désignons pas plutôt dans ce dernier terme ce grand silence qui risque toujours de construire les égarements, ce que nous désignons, n’est ce pas plutôt ce qui va permettre de soutenir une capacité de solitude et les affres de celles-ci ? être ou non capable d’être seul ?

2- Tout rapprochement qui ne dira pas cependant la spécificité de l’univers lui même de la carcéralité, un climat spécifique, l’univers carcéral lui même ; univers ou totalité, totalité ou totalisation… qui implique de multiples généralisations, confabulantes ou contaminantes :

  • Culpabilité : nul ne s’y trouve à qui ne soit imputé une action contraire à la loi et cette imputation s’étend à tout un environnement proche au point de faire porter toute sorte de soupçon sur la généalogie elle-même et tous les co-latéraux.
  • Méfiance : la fonction détention tient sur la condition d’assurer la sécurité des personnels, l’application de la peine, de la loi et des règlements, la sécurité des détenus.

3- Le soupçon est, de fait, la quasi-matière pertinente et consistante du climat carcéral : il est lié à l’ensemble des fonctions sécuritaires et auto sécuritaires. : assurer la protection des détenus les uns par rapport aux autres, d’un détenu par rapport à lui même et la protection du corps social en veillant à l’exécution de la peine privative de liberté : une peine qui dit explicitement le moindre risque pour autrui. Sans oublier les soupçons qui nourrissent les relations entre détenus, quelque soit les raisons.

Considérons le scandale qui entoure les suicides en prison qui dépasse et de loin celui qui entoure les agressions en prisons !
La méfiance (à la fois, 1- ne pas faire confiance et2- douter de ce que l’on sait soit même au point que cela doive être expérimenté ou testé : doute des autres, doute de soi…amenant à fiabiliser des comportements techniques définis comme infaillibles) qui en découle donne à voir deux attitudes aux extrêmes l’une de l’autre :

  • la méfiance rend clairvoyant, elle impose un regard spécifique et un dispositif généralisé, de protection comme d’autoprotection. La méfiance accroît la perception dans un sens unique et peu critique ; elle rend toute présence de soi à soi et à l’autre douloureuse.
  • la méfiance rend impuissant celui sur lequel elle se porte, puisque celui qui possède le pouvoir de l’actualiser a en même temps tous les pouvoirs légaux et réglementaires de contrôle, comme attitude de base d’une part et d’autre part dispose de cette part de pouvoir selon son style et son histoire propre. L’impuissance obligée est alors une attaque narcissique insoutenable.

Dans un temps d’interdits multiples  et dont le moindre n’est pas l’interdit de toucher. Dans l’espace parloir le voir se tient à distance, de crainte de trop voir et cependant ele moindre tressaillement est aussitôt l’objet d’interprétations démultiplié. Le voir voit mais son contrôle reste virtuel. Certes il y a des yeux qui tuent et qui contribuent à nous mettre plus bas que terre mais voir n’est pas prendre ; ce n’est pas saisir. Avec le toucher je me rends proche, je vérifie peut et attachement ; le toucher est le dernier regard en quelque sorte : avc les yeux la vision disparait avec le tact le contact se prolonge : le chaud, le froid, la sensation, la caresse, la main qui se tend reste tendue ; l’œil ne lie pas il coupe, clive, le tact relie et ouvre les émotions. Avec le tact je vérifie avec l’œil je contrôle.

Le toucher est interdit, il a des connotations morales et sexuelles, sauf quand l’enfant est là et prend le relais. Il est ma main par délégation ou par procuration : du même coup il devient porteur d’autant d’ambivalence, d’amour et de colère.
La main qui ne peut se poser que furtivement craignant le regard d’un tiers intorduit un autre climat : celui de l’humiliation.

4- Toute présence proche dans l’univers carcéral atteint inéluctablement les différents acteurs concernés et induit des attitudes en retour ou en réaction dont l’ampleur et le retentissement tiennent à ce climat. Un temps s’ébauche : le temps de l’humiliation en cascade, les attaques narcissiques internes.

Plus que toute autre situation, un tel univers avec ses lois et règlements, les styles de rencontres, met en cause la confiance que chacun peut avoir de lui même et de l’institution et plus les attentes sont grandes plus l’institution va apparaître comme résistante dans sa démonstration à dire non. Vécu d’hostilité et de persécution, vécu d’interprétations de sentiments négatifs à son égard. Dont un des exemples majeurs est d’abord qu’il faille prouver son identité et ses possibilités, sa non nuisance. C’est un univers qui cherche la transparence et exige une visibilité toujours actuelle : la fouille comme l’ouverture des sacs, ou les objets autorisés.

5- les distances entre les espaces hors carcéralité et intra carcéralité prennent une dimension de malentendus permanents : la cellule et la chambre, les couloirs ou le coursives…tout demande qui ne peut être que écrite…Une autre architecture entretient des relations se malentendu inhibant toute tentative d’identification.

On peut imaginer celui qui habite au 43 étage d’un immeuble sans ascenseur et celui qui habite au rez de chaussée…Il s’agit bien d’un immeuble mauq qu’ont en commun le 43 e et le re de chaussée ?

6- le temps-espace bulle :
Le temps d’un parloir est le temps d’un repliement sur les gestes et les valeurs essentielles. C’est un temps crée dans une durée fragile, aux frontières plus ou moins poreux, élastique, malléable. Temps de construction actives de limites à tout autre parce organisé dans une urgence et une quête qui de n’avoir pas de temps pour elle ne trouve souvent plus à se dire. D’où la question du temps optimum de ce temps de présence. Trop ? Pas assez ? temps où le risque de rater quelque chose est omni présent. Et ou cela rate toujours : c’est un temps virtuel d’une néo réalité faite sur mesure dans une faille temporelle qui se referme à peine ouverte.

  • Un temps psychologique bien singulier
  • Une stigmatisation qui s’accomplit
  • Le sens « contenant » des Maisons d’accueil.

II- UN TEMPS PSYCHOLOGIQUE BIEN SINGULIER

Le temps des Bilans et des recouvrements : un temps permanent de calcul. Un temps de ressassement.

1-Le temps des bilans. L’après parloir c’est un parloir après un autre. L’après parloir se comprend dans sa réitération.

Se rendre à un parloir c’est :

  • d’abord se donner des consignes, pour soi, pour le proche détenu, pour l’environnement. L’après parloir
  • c’est d’une certaine manière lister ces choses à dire et à ne pas dire qui ont fait l’objet d’attentes et de recommandations. La distance comme l’obligation de différer créent une forme de temps massivement investi, aux contraires d’un temps lent où prendre soin de soi serait une préoccupation.
  • le temps des étreintes empêchées.
  • le temps de ce qui ne peut pas être dit sous peine d’affliger davantage le détenu et en retour de s’en trouver culpabilisé. » Se montrer sous son meilleur jour… »

Bilans sur les choses les plus indispensables :

  • L’argent, les ressources, les disponibilités, le calcul des coûts et des profits en vue d’une tache : un autre parloir.
  • La vie quotidienne, la narration du quotidien et des événements…toute ce qui avant le temps de l’enfermement était souvent source de confits.

2- Le temps des recouvrements : ressentir et ne pas pouvoir dire, ou avoir pu dire alors que la pensée initiale étant de ne pas le faire.

Le temps de la rencontre est un temps d’égarement et de confusion au moins momentané des places : à y avoir trop rêvé.
Un travail de reconfiguration du quotidien reste à entreprendre. Se reprendre comme après un instant d’égarement ; comme après un temps de we ou de vacances…à ceci près que ici la confrontation avec la mort est une donnée absolue.
Trouver ce qu’on a perdu, reconnaître ce que l’on avait oublié,

3- Echapper pour les uns et pour les autres :

  • par la colère : « il ne comprend pas les difficultés dans lesquelles je suis… de l’agent, tu te débrouilles…
  • par la dépression : « ça ne changera jamais…
  • par l ‘activisme : à corps perdu dans une série d’activité trompe l’oeil
  • par le repli : partir la tète basse
  • par l’idéalisation : la nostalgie…
  • par la déréalisation : « rien ne s’est passé…
  • par le regret : « aurais-je du lui dire ?
  • par le silence qui s’installe progressivement :silence à se dire qui ne pose pas problème dans le quotidien des échanges mais qui du fait des urgences et des temps comptés accroissent les sentiments de culpabilité et les glissements vers la possibilité de ne plus revenir.

4- S’autoriser ou ne pas s’autoriser :

  • partir en vacances ?
  • acheter ?
  • moi mais lui ?

5- Et en tenant compte que les temps entre les rencontres sont bien différents si le « visité » est détenu avant son procès ou condamné. Si les prévenus sont plus avantagés (le code de procédure pénale prévoir trois parloirs semaine, et un seul pour les condamnés qui ont eus la possibilité de téléphoner s’ils sont en établissements pour peine ou de demander des permissions.

Et encore les premiers sont en général en plus grande proximité géographique. L’ragent nécessaire pour occuper tous ces temps permis mettent de fait les visiteurs et les visités en situation très différente.
Non seulement mais encore en tenant compte de ce que les femmes incarcérées ont de fait moins de présences extérieures que les hommes ; ceux-ci se font plus absents ; notamment les hommes. Il reste de fait, mères et grand-mères pour des détenues en difficultés familiales souvent aigues, rejetées par le cercle proche.

III – UNE STIGMATISATION QUI S’ACCOMPLIT

Non plus à quoi je pense mais «  qu’est ce que l’on pense de moi… »
Dans le temps des rencontres autorisées, chaque visiteur se définit de l’appartenance au détenu visité : fils, fille, femme, mère, père, ami…Une fois dehors cette identité d’emprunt réduite à sa plus simple expression, «  fils de, femme de… » Traîne avec elle une aura psychologique plus ou moins envahissante. Un peu comme lorsque l’œil doit s’accommoder après être resté longtemps en pleine lumière. Ou est resté fixé sur un objet. Il doit accommoder : accrocher à une vision antérieure et conscient que de nouvelles chose s’imposent à sa vue.

IV. LE SENS CONTENANT DES MAISONS D’ACCUEIL

Sans nul doute, ce qui s’impose à l’observateur dans la présence qu’il peut avoir dans les maison d’accueil est bien que de loin, il pouvait penser que des proches de détenus co existaient les uns a coté des autres, dans et sur un mode relationnel distant. L’espace convivial offert dans ces maisons montrent de façon on ne peut plus claire que s’il y a bien un proche pour un proche il y a d’abord l’élaboration et la mise en place d’une dynamique groupale dans laquelle les bénévoles et permanents jouent un rôle bien singulier dans une dimension d’accroche et de ré accrochage au réel.

L’espace cadre a tenu ce rôle et est devenu une fonction déterminante dans le retour au réel de l’après parloir : il facilite le passage vers le quotidien retrouvé.
Il le tenait dans l’avant parloir mais plus comme un service à rendre et l’on sait que dans cette perspective des objets fétiches de l’administration pénitentiaire avaient pu (ou ont encore) tenir un rôle négateur ; par exemple la borne permettant de s’inscrire aux visites et «  de retenir sa place », bien qu’une telle inscription n’ait en soi aucune valeur réglementaire ou normative. Elle prenait sens d’une souillure ou du moins d’une occupation indue, elle disait un espace partagé ou au pire instrumentalisé. Elle faisait du lieu d’accueil une résidence par délégation d’un pouvoir pénitentiaire auquel il fallait pour conserver neutralité et identité, résister. Fétiche car affirmation d’une existence et négation d’une différence : l’espace pénitentiaire était avant cela en un tout autre lieu. Partenariat quasi impossible à penser, pensable, dès lors que d’instrument du pouvoir il est perçu comme facilitateur des taches, sans délégation d’un quelconque pouvoir.

Mais qui dira l’après parloir d’un proche, enfant ?

LM Villerbu, février 2009
ICSH-CRIMSO/ UFRAMA

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