Catégoriser des violences infractionnelles.

POITIERS MSHS 1-3 octobre 2008

Loick M. Villerbu, Professeur de psychologie, Directeur de l’Institut de Criminologie et Sciences Humaines, (ICSH Rennes2), responsable du GIS Interrégional CRIMSO.

Catégoriser des violences infractionnelles entre criminologie et psychopathologie:
une inactualité, une approche éthique et politique.

Préambule : ce que catégoriser veut dire

Recense-t-on des peurs, des insécurités ou des justifications a priori de modèles opératoires dont c’est l’objet ? La décision précède les motifs écrivait M. Merleau Ponty dans Phénoménologie de la perception, en 1945. Dans l’espace intersubjectif des violences jusqu’où pouvons nous aller qui tienne compte à la fois des droits des personnes et des collectifs, quelles sont les limites qui font du savoir et de ses démarches un écran à la personne subjective de l’autre et de soi ? Pris entre des exigences d’assurer des modalités d’existence sécures au plus grand nombre jusqu’où peut on penser et agir l’exclusion d’une minorité (les « anciens » chroniques en psychiatrie hospitalière, « les arriérés » dans une institution asilaire, les « dangereux » dans une rétention médicalisée) dont rien ne garantit que demain ne sera leur jour de disparition à l’autre, une épiphanie à l’envers. L’hôpital s’est échappé de l’asile dans une opération d’identification, donc de catégorisation.

Catégoriser n’est pas seulement l‘objet d’un mode d’existence scientifique. L’opération, praxéologique, suppose du pouvoir à prendre et dans le champ des sciences sociales et humaines, qu’elles soient cliniques ou cognitives, renvoie au biopouvoir au sens où l’entendait M Foucault, une question de gouvernance. Le crime (pris ici au sens générique) dit la norme sociale et ses attendus; il est en même temps l’expression d’une modalité de conflits mettant en scène l’intra psychique (de la fiction qu’est l’inconscient) avec l’intra subjectif (qui définit au mieux la discontinuité des faces du toi et du moi).Sans quoi il n’y aurait que crime de destinée supprimant de fait toute opportunité et la question de la responsabilité ne se trouverait jamais posée. C’est là toute l’histoire des savoirs sur le crime (1). Toute catégorisation des violences et notamment quand elles s’inscrivent dans la dimension infractionnelle suppose de prendre en compte l’entrée de l’opportunité dans le projet que peut avoir chacun sur le monde, l’autre et lui-même.

Les savoirs, scientifiques ou empiriques, ne naissent pas d’une pure spéculation. Non seulement ils sont datables mais ils tiennent à des espaces-temps politiques identifiables. Ce sont des lieux habités avec plus de moins de force par des considérations à caractère éthique ou déontologique, ontologique, idéologique ou moral.

Dans tous les cas, une utopie veille, (la puissance des idéaux) de façon souterraine ou non, à leur procréation. Si gouverner c’est prévoir, la prévention est bien un souci de gouvernance et elle concerne trois dimensions de pouvoirs, concurrents et concourrant, le scientifique, le professionnel et le politique. Il est attendu d’eux qu’ils entretiennent des rapports polémiques parfois discontinus, parfois continus.

Un même mouvement caractérise l’architecture des catégorisations dans les sciences humaines et sociales; une oscillation quant à la façon de considérer ce qui fait trace. L’étude la traçabilité criminelle a au cours des XIXe et XXe siècle emprunté des voies très différentes : hérédité dans une théorisation de la dégénérescence, misère sociale dans une théorie des conditions sociologiques d’existence, conflits intra psychiques dans une théorie de l’inconscient …Que l’on oppose le XIXe et le XXe pour dire que l’un était à la morale ce que l’autre le fut au subjectif (a-moral), la trace (2) se présente dans tous les cas surdéterminée pour toutes mais factuelle pour les uns, essentielle pour les autres. Dans certaines constructions la trace se fait factuelle (attachée à un trait de personnalité) et occurrentielle (liée à un élément du monde externe), essentielle (s’originant dans un passé instituant) et statique (l’avenir se fera sur le mode du passé), dans le contexte de deux tendances épistémiques qui ne cessent de polémiquer, l’une attachée aux traits et aux différentes combinatoires possibles, l’autre au style ou à la protension vitale (3). Le jeu est trop complexe pour que l’on puisse définir deux extrêmes homogènes autrement que par souci de lobbying, mais on ne peut pas ne pas y identifier les questions actuelles sur la responsabilité et sa pratique médico-légale dans une clinique qui se cherche, actuarielle d’un coté, psycho-dynamique de l’autre, on n pet pas ne vois un changement de paradigme, de la responsabilité à la dangerosité, du fait de répondre de ses actes devant la loi et du fait d’y répondre devant son voisin. Transcendance et immanence sont ici convoquées, de façon plus mous moins affirmée.

Catégoriser, c’est prévenir. Dans le champ de la prévention le mot et l’expérience antérieure précèdent la chose. Le comportement se décrit, la conduite se dessine ou s’esquisse. La catégorisation ne peut porter que sur ce qui est connu et pré-connu. Considérant les violences infractionnelles, un paradigme dominant la fin du XXe siècle émerge, celui de la scène du crime et de ses acteurs… et un mot clé, la récidive. Comme ailleurs ce put être, dominant la fin du XIXe le complexe d’oedipe et les complexes qui s’y sont inventés par déclinaison : des schèmes opératoires d’identifications croisées et conflictuelles. La notion «  scène de crime », par ses paramètres, est un analyseur des demandes d’évaluation de la dangerosité, elle a été le modèle d’une criminologie positive dans le cadre d’un droit positif.(4) Cette scène hante chacun quoiqu’il en pense, et pré construit ses savoirs comme ses croyances (5) par l’énigme qu’elle est et l’intrigue qu’elle construit pour lui donner corps et histoire (6).

Savoirs et savoirs faire : des contenants pour intervenir

La psychologie hors laboratoire qui prend naissance au début du XXème est corollaire de l’invention de l’école obligatoire, du souci de classer les élèves en fonction de leur niveau de savoir, en vue d’acquisitions objectives et d’orientations et de faire place en même temps aux arriérés et anormaux mentaux (la place de l’anomalie mentale à coté de la démence dans loi de 1810 et sa mise en place en 1838). Un tel souci de répertorier est avant tout soucis de gouvernance éthico-morale et politique : au même titre que des catégorisations antérieures avaient pu porter sur la démographie dans l’inquiétude exercée par la natalité ou l’in alphabétisme décelable par les obligations du service national.

La criminologie, comme la psychiatrie et la médecine légale naissent des exigences formulées plus ou moins explicitement par le droit positif et la constitution de la preuve. De 1670 (l’ordonnance criminelle et la question de la preuve en justice qui ne parlait d’expertises que graphologiques ou médicales liées au congrès (7) à 1810 (loi sur l’absence de conscience critique à soi-même) à 1992 (Nouveau Code Pénal et la nouvelle distribution des normes et des valeurs) se construit une subjectivation du fait criminel, et de sa prévention, de la peine et de son exercice. Une criminologie naît et se développe, d’abord positive (l’anthropologie criminelle) comme l’entourage dans laquelle elle est immergée(8), puis se subjectivant, sera au point de disparaître de la scène politique, de la scène scientifique pour ne plus exister que comme une particularité de la sociologie des pouvoirs, d’une région de l’histoire des sciences ou d’un art psycho-psychiatrique expertal partagé entre deux tendances : l’examen mental du diagnostic psychiatrique inchangé depuis sa création et l’examen psycho-criminologique qui peine à se faire reconnaître hors de la détermination de la dangerosité à laquelle il est trop souvent réduit.

Dans ces mêmes temps il y a eu au moins 6 grands événements :

une psychologie de l’enfant et du QI dans un souci performantiel d’insertion socio professionnelle,
une psychologie morale sur les décombres de la fiction philosophique qu’était la volonté ou le libre arbitre ; psychologie dont sont en partie issue les différences théories sur le frustration, de la force et faiblesse du moi quand la délinquance des mineurs de justice s’est faite plus insistante et que de l’immaturité (trait psychologique) du savoir psychiatrique une psychologie du moi s’est réfléchie sur une scène positive individu/milieu.
une psychologie institutionnelle quand le « fou » a commencé à sortir de la positivité dans laquelle les structures et les séméiologies de la psychiatrie l’avaient enfermé et a retrouvé une présence en en appelant aux droits, liée à une psychologie de la consultation et de la problématique familiale ré-interrogeant l’environnement. On citera aisément dans des positions extrêmes Szasz, Basaglia, Laing et Cooper, Tosquelles, Oury…mais l’on ne pourra pas oublier la révolution introduite par Lasègue et Falret (9) en 1877, balbutiements d’une recomposition dynamique dans un savoir statique et psychiatrique »la contagion de la folie n’est possible que dans des conditions exceptionnelles que] …] étudier sous le nom de folie à deux ».
une psychologie qui en vint à irréaliser le crime pour ne s’en tenir qu’à un sujet désirant, impensable en terme de déterminations institutionnelles tandis que les pressions sociales, économiques et politiques oeuvraient à la ré émergence d’une victimologie (fait axio-politique) autrefois appelée sinistrose (fait médico psychiatrique) et recomposant les perspectives nées de la première criminologie : Défense sociale, Défense Sociale Nouvelle.
la construction d’une logique de l’acte(10),dans une déliaison de toute référence axio-politique (11), au lieu même où une grammaire de l’agir aurait pu se développer qui, refusant les faits d’opportunités institutionnelles, contribuait à créer les confusions entre responsabilité « psychologique » et culpabilité tandis qu’ en symétrie émergeaient, de façon empirique pratique, à la manière de guides, des systèmes actuariels dans une logique préventive bien loin d’être restauratrice, plutôt inductrice de préventions socio-morales supplémentaires. Construction en miroir qui offre une parfaite illustration des clivages idéologiques de cultures et d‘appartenances.
Parallèlement, dans un jeu symétrique ou complémentaire naissaient sur des bases professionnelles et empiriques de prévention de l’échec (ici de la récidive ou de la réitération, de la déception et de la dépression tous les programmes individuels ou de groupe de coaching ou de médiation (familiale, pénale…) dont on ne peut pas dire beaucoup d’entre eux ne soient pas élaborées sur la base de mythes ou de croyances : en la réussite totale, de l’épanouissement de soi, de la démission parentale.

Le crime et son envers(12) :

Quand sociologies, psychologies psychiatries s’intéressent à la trace criminelle, laquelle dans tous les cas apparaît comme moment d’une histoire (et non plus d’une constitution ou encore d’une structure…), elles rencontrent et butent nécessairement sur des questions sociétales, sur le crime certes mais aussi son envers : le criminel et la victime. La victime devient personne et preuve au lieu de n’être qu’une élément de la preuve.

Lorsque la scène du crime émerge, dans le soupçon, comme construction, avec ses techniciens et l’appui de la police scientifique et technique réinterprétant temporalité et spatialité, systèmes relationnels… elle prend sens dans une longue histoire (des données anthropométriques aux empreintes digitales ou à l’ADN…) des questions attachées à la récidive ou à la réitération, aux marquages des récidivistes potentiels (de la fleur de lys au bracelet électronique) et elle le fait, corrélativement aux développements des savoirs psychologiques, sans forcément en prendre la mesure.

C’est cette absence de considération de l’infiltration du « psychologique » qui fait aujourd’hui l’ampleur des problèmes posée par le traitement socio-psycho moral de la déviance et de la délinquance ou de la criminalité, en termes de dispositifs (13). La scène de crime, plus que le crime lui-même, se situe moins dans une perception que dans une apperception. Nous la retrouvons autant chez le technicien de l a police scientifique, que dans les programmes de prévention de la récidive.

La scène de crime contemporaine cherche un acteur réel en construisant un auteur virtuel, elle configure en les paramétrant, des choix de lieux, de temps et de relations. Elle devient un paradigme phénoménotechnique pour emprunter une notion inventée par G. Bachelard (qui, quoi, où, comment, pour qui…) pour penser et se représenter toute gouvernance sociétale s’impliquant dans une quelconque politique criminelle (comme on pourrait parler de santé publique. Cette politique criminelle n’a ni de genre ni de parti a priori : elle est dépendante des constructions sociales que l’on souhaite pour mettre en plan tel ou tel programme politique, avec les affects et les constructions philosophiques accompagnant ces constructions, l’effroi, la raison, la libre pensée, le libre arbitre…le vivre ensemble, le partage ou l’élitisme. La victimation c’est à dire le processus par lequel l’oublié d’hier devient la figure symbolique anticipée de tout un chacun acquiert la puissance d’une définition identitaire.

On peut dénoncer, actuellement, une culture de la peur et de l’effroi mais les catégorisations voulues des violences, définies comme pouvant porter atteinte à l’intégrité psychologique, somatique ou sociale… tiennent leur ampleur d’ un mouvement de pensée bien plus large, d’un mouvement qui tient à l’histoire des idées et des sensibilités dont les frontières sont tantôt en voie de disparitions, tantôt exacerbées par des systèmes de croyances sectaires, i.e. criminogènes, altérant tout respect de la singularité, que ce soit entre homme et femme, génération, parti, territoire. Dans un temps, le premier sans doute, où coexiste autant de générations dans un même espace-temps et où les mises en doute de la légitimité de l’autorité n’ont jamais été aussi investies ouvertement.

Il fallait – des traces pour aller de l’auteur virtuel à l’acteur présumé, – des traces pour déduire de signes l’existence d’une constitution, des ensembles séméiologiques pour en inférer une structure toujours définitive (d’où cette prudence diagnostique à poser un regard catégorisant pour l’enfant ou pour l’adolescent (13-14) – des traces pour rechercher un existant : désormais des traces pour rechercher de façon préventive un éventuel criminel primaire ou réitérant. Ces traces sont l’objet de recherches avec les apports des sciences humaines et sociales, des sciences de la vie ; neuro biologie, comportement, représentations et constructions imaginaires, informatique. Et cela quelque soit l’âge (le rapport INSERM sur les violences précoces), le passé (Fichier SALVAC, VICAP…profilage), l’appartenance (le tout nouvel EDVIGE en attente de réformes).

Ce n‘est pas tant la société qui est malade de ses peurs entretenues, c’est une société technicisée qui ne connaît plus de réticence à l’enregistrement de traces qui finiraient un jour ou l’autre par devenir parlantes (15) : oscillant entre tendances obsessionnelles et paranoïas (16), transparence et peur de l’abandon, opacité et crainte de l’étranger perçu comme risques négatifs, (lutte contre l’entropie, le pouvoir et la mort). Avec le soupçon se diffuse une problématique de rivalité fraternelle dans une société où les fondements ne se tiennent qu’à base de contrats ou de conventions, société produite de la séparation de pouvoirs distincts, en un autre temps, opérant et aujourd’hui auto destructrice par la cumulation de distinction tenant d’un autre temps.

D’une dangerosité évaluée à un dangerosité évaluante : des sources de catégorisations

Evaluer la dangerosité ou le risque potentiel fait partie des priorités du changement contemporain des rationalités : de la responsabilité à la mise en danger. On conçoit bien ce faisant le déplacement des grandes figures du risque pour soi ; la figure du pervers et du psychopathe se dessinent en creux sous celle du psychotique tandis que se trouvent convoqués les deux modes de traitements dont la collectivité dispose : l’amendabilité par la référence éducative, le changement par le référence thérapeutique ou médicale et la combinaison des deux dans une institution qui se referme sur elle même : la rétention de sûreté. Une histoire qui ne commence pas avec le XXIe siècle mais avec l’histoire de la médecine, avec l’histoire de la police, avec l’histoire de la psychiatrie et de celle de la psychologie comme de la psychanalyse : le problème n’est donc pas de compter (catégoriser) mais de savoir à qui les comptes seront rendus, si cela est cohérent avec une démarche clinique dans laquelle est faite l’hypothèse ( à moins que ce ne soit une hypostase), que chacun tient son être, « d’un plus que ou d’un moins que… » et comment les prises en compte instauratives ne deviennent pas des prises en charges réparatrices, totalitaires.

L’idéalité d’une politique pénale de tolérance zéro est le produit d’un système axio-politique instrumentalisant les rationalités psychologiques ou sociologiques, au service d’une cause plus générale : celle qui assure, de droit, la sécurité à tous, dans la double référence à une sanction et à une pénalité, là ou se tient le pouvoir et la force du pouvoir. La tolérance zéro qui se mue en risque zéro, naît des théories rationnelles de la délinquance qui sont d’abord des théories de la dissuasion (prévention primaire et secondaire, prévention de la récidive), élaborées sur la notion opératoire de la capacité de chacun à pouvoir étudier rationnellement l’équilibre des coûts et des bénéfices de ses activités dans l’agir criminel prise pour une activité économique ( 17) et néo libérale.

Et pour ceux qui ne peuvent être responsables d’eux mêmes dans une gestion « saine » de leurs affaires privées il ne reste plus, dans une conception de l’humain sans inconscient (ou sans subjectivité), réduite à une économie libérale, qu’à les mettre en inactivité forcée dans des lieux sans risque pour l’environnement (18). Réponse qui telle qu’elle est avancée ne peut cependant pas se suffire du seul enfermement et qui exige une modification des comportements : d’où la référence « psy ».

Pour cela il existe des diagnostics actuariels ( et des dispositifs judiciaires qui y tendent) où le passé et l’attitude à l’endroit de ce passé sont déterminants, à coté de diagnostics psycho-dynamiques, qui pour autant, ne peuvent négliger la question d’une possible réitération…ou d’une réitération – par procuration, (les transmissions générationnelles et intergénérationnelles) d’une part, – par extension d’autre part, (la variation des formes d’attaques des pouvoirs inclus dans les modes de construction du lien social).

Ce que nous dénonçons aujourd’hui par les excès de l’évaluation actuarielle ou des références au CIM ou au DSM, provient d’un oubli,la psychiatrie est aussi une discipline sécuritaire comme le rappelle Pierre Sidon,membre de la société pour l’action et la recherche en psychiatrie, et d’une triple confusion :

  • prendre des évaluations épidémiologiques pour des diagnostics psychopathologiques,
  • prendre des diagnostics psychopathologiques pour des diagnostics de processus psychiques,
  • prendre l’un ou l’autre de ces diagnostics pour des états et non pour les impasses intra psychiques et intra subjectifs auxquelles un moment interne peut donner lieu, aménageant ainsi des pseudos issues (des errances) dans des formes d’attaques du lien social. Nos analyses de la dangerosité et de fait nos classifications à visées préventives souffrent bien des six maux assez clairement identifiés : la prédiction après coup, le transfert du général au spécifique, la définition de ce que nous identifions comme comportement dangereux, les conditions dans lesquelles s’opèrent les estimations, la transfert des savoirs d’un milieu contraint à un milieu ouvert, la difficulté à faire la part des choses entre menaces émises et menaces imminentes (19).
Paradoxalement et en dépit des découvertes du XX siècle c’est comme si nous continuions, sur la lancée du XIXe, à penser en terme de positivités (de dangerosités), que l’on soit où non partisan de l’évaluation. Comme si le droit (positif) et son usage lui-même, dans son usage, n’avaient bougé sur ses assises. Avec une différence et elle sont de taille :
  • la surévaluation des savoirs Médico-Psychologiques dont le propre est de méconnaître, le plus souvent, toutes les problématiques d’opportunités ou d’occurrences, de n’avoir du délinquant et du criminel qu’une perspective liée à un savoir de cure.
  • la surévaluation qui a fait ajouter à la dangerosité psychiatrique ((toujours pour autrui), une dangerosité criminologique (toujours pour autrui), qui cherche toujours ses spécialistes, dans une cumulation des savoirs au lieu d’en chercher les conditions dans une révision des questions.
  • la balance constante et repérable au cours des décennies entre une entrée dans le phénomène criminel par le modus operandi (actuarialité) ou par le modus vivendi (processus).

Il en va dans la demande faite aux psys ce qu’il en serait de l’autorisation faite au corps médical du clonage d’êtres humains : d’une légitimité à le penser. Clinique et éthique sont les deux faces d’un même problème. Il y a d’autant moins de réponses simples ou univoques que catégoriser les violences est, on ne peut plus, familier à tous. Mais on ne peut pas ne pas tenir compte du fait qu’il y a des milieux professionnels et des modes d’être qui la rendent plus ou moins sensible : dans l’espace criminologique classer et catégoriser c’est prendre des décisions et les justifier. Des décisions qui touchent au plus près à la libre circulation des personnes et avec elle à tout ce qui est en même temps atteint du rapport à soi et du rapport aux autres. Des parallèles s’imposent : avec l’invention et l’usage du QI se sont créés des IME, IMP, CAT IRT…et le QI a été progressivement vidé de sa substantialité empruntée aux sciences de la nature. Avec l‘invention de la folie comme trouble de l’esprit s’est inventé l’aliéné et par delà le malade puis le patient. Des institutions ont suivi ces modifications fondamentales du rapport à l’autre différent. Avec les diagnostics de dangerosité qui ne sont que les rejetons modernes des tests de volonté ou de morale ont été imaginées le CEF, CER, EPM… après un nombre aussi important de mesures ambulatoires ou contraintes. Un même mouvement rend compte de ces inventions : isoler et traiter. Tout dépend dès lors des conditions dans lesquelles opèrent ces mesures, des compétences qui y sont requises, de leur seuil. C’est à leurs extrêmes que se pose la question éthique.

Un exemple actuel, parmi beaucoup d’autres, vient certainement des Centres de Sûreté médico judiciaires. Ils empruntent au ministère de l’intérieur d’une part et à ses agents,au ministère de la justice et à ses agents, au ministère de la santé (quelque soit le statut médical, psychologique,social de ses agents…) le soin de peaufiner des courbes de dangerosité là où tout notre savoir contemporain acquis tant aux prétoires qu’en temps thérapeutiques ou de suivis sociaux conçoit, perçoit, entrevoit et peut théoriser, formaliser des fractures de vulnérabilités psychiques et sociétales, des moments plus moins durables de vulnérance, dans un couple sans cesse recomposé victimant/victimé, nourris de pulsions autodestructrices et d’autoconservation. Victimant/victimé là où une dimension positive n’y voit que agresseur/agressé. Là où était la dangerosité comme nature et état, mal substantiel il serait temps que l’on pense crise, vulnérabilité tant psychique que sociétale et qu’à une tromperie radicale sur l’altérité fasse place les essais de penser non une ontologie du mal mais les traces d’un mal être dans le jeu perverti de ses combinaisons (20). Et qu’avec ce changement de paradigme d’autres dispositifs évaluatifs s’engagent.

En guise de conclusions

L’utopie est de croire qu’il n’y a pas d’individus dangereux, quelqu’en soit les motifs. Il y a une autre réalité psychique que le référence à l’utopie : celle qui consiste à substituer au croire, le savoir, à la croyance qui toujours s’atteste en quelques mythologiques une raison dont la géométrie reste à construire, indéfiniment.
l’utopie est de céder à l’impuissance et de baisser les bras, de tourner les yeux, de bomber le torse ou de montrer affligé : créant de fait le moment où peuvent émerger les risques pour autrui et pour soi. Cette utopie là est morale et auto légitimante.
l’utopie est de penser et d’affirmer que le passé procède d’un avenir a- temporel et qu’il est lui-même, ce passé, rien qu’une simple trace qui perdure hors toute temporalité. C’est de penser que l’a-normal précède le normal au lieu d’en être une incidence.
il est toujours fallacieux d’affirmer que quand on aime on ne compte pas, on ne catégorise pas : la séduction et sa logique sont des stratégies de pouvoir, donc de sanction et de peines. Et il y a quelque escroquerie masquée à s’avancer ainsi… toujours dans et pour le bien de l’autre. Un manque d’éthique, de l’individu pris à ses idéalités : de personne, point. L’individu s’arrête là où naît la personne et réciproquement.
Il y a des individus dangereux comme il y a tsunamis, des tremblements de terre, des catastrophes aériennes ou des cyclones : en refaire le passé et en donner l’explication ne constitue pas une panacée ou une prévention. Tout au plus cela permet de déployer des modes de gouvernance et d’assistance : c’est dans cela que se tient la prévention, le calcul, la catégorisation.
Pas plus qu’il n’y a d’analyse sans calcul il n’y a de pensée sans catégorisation, de proximité sans conseil, de présence sans attaches. C’est en cela que catégoriser est inactuel et qu’il est fallacieux de s’en tenir aux chiffres comme aux histoires prescrites (21).

LM Villerbu, décembre 2008,22.

Références

1- Christian Debuyst, Françoise Digneff, Jean Michel Labadie, Alvaro P. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la peine. Des savoirs diffus à la notion de criminel né, T.1, Bruxelles, de Boeck Université, 1995.
2- Des auteurs comme Hesnard sont bien représentatifs de cette double appartenance, en particulier : Psychologie du crime, Payot, Paris, 1963.
3 le repère est sans nul doute ici Jean Michel Labadie, dans son dernier ouvrage, Psychologie du criminel,Logiques de l’irréparable, Paris, L’Archipel, 2004.
4 Jean Danet, La dangerosité, notion criminologique séculaire et mutante, Le Champ Pénal, online, V.V, 2008.
5- À mettre en rapport avec le travail des jurys dont la présence redéfinie leur permet de poser directement des questions aux témoins et experts.
6- D’où sans doute le succès des séries TV où se mêlent la supervision des technicités qui vont à l’infiniment petit d’un reste de crime et les problématiques personnelles toujours ( !) douloureuses des policiers.
7- Démontrant s’il en était besoin à quel point les savoirs expertaux sont en étroite liaisons avec les normes d’un temps données et les valeurs accordées : graphologie liée aux escroqueries financières, congrès lié à la consommation entre conjoint)
8 Les traités de médecine légale sont également des traités d’hygiène publique et il n’est nullement anodin que le s premiers chapitres traitent des mœurs et parmi ceux-ci de ce qu‘on identifie aujourd’hui comme agressions sexuelles, avortement…
9- Charles Lasègue, Jean Falret, La folie à deux, Archives générales de Médecine, sep.1877. Reproduit par Analectes.1979.
10- Qui n’est pas rappeler ce que T. Ribot avait nommé la logique des sentiments dans Psychologie des sentiments et dans un rapport à la notion neurologique de dissolution de la conscience.
11- Qui n’est pas sans donner une impression amphigourique comme dans l’ouvrage par ailleurs très en prise avec le quotidien de Patrick A. Raoult, L’agir criminel adolescent. Clinique et psychopathologie des agirs, P.U de Grenoble, 2008.
12- Pour paraphraser l’ouvrage de Micheline Barril, L’envers du crime, L’Harmattan. Paris, 2002.
13- Certes le problème ne peut être considéré comme nouveau, c’est son traitement qui est différent. Voir : Henri Verger, L’évolution des idées médicales sur la responsabilité des délinquants, Paris, Flammarion, 1923.p.210.
14- le chemin parcouru en 60 ans est par bien des égards démesuré  si l’on lit par exemple l’ouvrage paru sous la signature de Léon Michaux, Psychiatrie infantile, EMC,1950 et rédigé avec la collaboration de H.M. Gallot,Ch. Brisset, J. Scherrer, A. Buge, préfacé par G. Heuyer. Notamment les chapitres, Psychopathies, Perversions instinctives (dont on sait mieux que ce n’était que la version d’une forme innée, en symétrie au criminel né, pp.117-134.) Parions que ces « criminels instinctifs », « essentiels » ne sont ni plus ni moins que la trace dans notre langue de la « monstruosité morale »
15- Il y a des livres incontournables, en particulier, Neil Davie, Les visages de la criminalité. A la recherche d’une théorie scientifique du criminel type en Angleterre (1860-1914), Editions Kimé, 2004.
16- D’être « logé »contre son gré, objet de tous les voyeurismes.
17- J. Enriquez, Les figures du maître, (1965).Ed. Arcantères Essais, 1997.
18- Michel Cusson, La criminologie, Hachette Supérieur, Paris. 2000. Prévenir la délinquance. Les méthodes efficaces. PUF, Paris, 2002 La délinquance, une vie choisie. Entre plaisir et crime. Cahiers du Québec, 2007.
19- dans lequel cas nous ne serions pas loin de la condition fataliste consistant à “attendre l’extinction des classes dégénérées”, Stedman-Jones, Outcast, London, in Martin Wiener, Reconstructing the Criminal :Culture Law and Policy in England,1803-1914,Cambridge University Press, 1990.
20- Jeffrey S. Nevid, Spencer A. Rathus, Beverly Greene, Abnormal psychology in a Changing world, Pearson International editions,7e édit. Chap. 16, Abnormal Psychology and the Law, 2008.
21- Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, PUF, Paris, 4e édi.1979. Un nouveau concept en pathologie : l’erreur, pp.211-216.
22- Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. La découverte/Poche, Paris, 2007/2008.

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