La réparation volontaire

Corinne Tanay publie La réparation volontaire, Grasset,(2019)

Corinne Tanay publie La réparation volontaire. Un témoignage offert à chacun, ultime don d’une improbable rencontre. Il s’agit bien d’un don, de ce moment créateur d’altérité n’attendant rien d’autre que cette possibilité d’engendrer et de porter dans le quotidien un message unique, terrible, tu n’es pas seul !

Il me fallait célébrer ce moment. Il y a des rencontres et celle-ci en est une, préfigurant d’autres espaces de co existence et obligeant à un autre savoir sur un monde trop ordinaire. Le monde de ceux réunis dramatiquement par une disparition ou une atteinte telle, aux patrimoines, qu’un processus pénal doit y remettre un ordre, propre à trancher toute confusion : celui des auteurs/victimes.

Couverture_livre_reparation

En juin 2019 Corinne Tanay me confiait son manuscrit. Je travaillais, dans ces temps, à conceptualiser et formaliser cette invention nommée justice restaurative, laquelle ne se comprend pas tant que l’on parle d’une dette. Cette dette fondatrice de la mutualité. Ici il s’agit du don ; ce n’est pas de la réparation ou du pardon, mais un outre soi ou un outre monde qui se met en perspective. La marge se fait espace pour penser.

Je lui avais écrit, en juin 2019, ce que j’en percevais, dans la cadre d’une hypothétique préface, me centrant sur cette improbable rencontre. Le texte.

****

« Nous nous sommes rencontrés à l’université lorsque je lui ai proposé d’intervenir, en tant que grand témoin, afin qu’elle puisse, par sa trajectoire de vie, personnelle, professionnelle, donner à penser aux étudiants du Master de Psycho-Criminologie et Victimologie de Rennes2, ce que seraient leurs taches à venir, les affects et transferts sollicités. Quelques 10 ans après c’est à l’expert psy- que Corinne Tanay avait fait appel, pour lire avant sortie, ce dernier ouvrage et donner du sens à ce que Psycho-Criminologie et Psycho-Victimologie autorisent à mieux comprendre.

1998-2018, quatre ouvrages plus un, dans une quête inlassable. C’est en mettant en série chaque écriture que se dévoile au mieux le projet fondamental qui a travaillé, parfois à l’insu de l’auteure : ne pas devenir, « ne pas être l’otage d’un évènement qui n’a pas été décidé par soi-même ».

Corinne Tanay poursuit avec une même foi, une quête sur l’origine du destin interrompu de son enfant, Emilie, par un tiers. Elle a ouvert des portes, cherché dans les coins, les replis, les marges, ce qui faisait défaut, ce qui manquait à l’appel, aux exigences d’une conviction en train de se reconnaitre.

Ses ouvrages sont une série d’adresses faites tant aux professionnels malentendants (maltraitant, malmenant, malveillant…) que pour ceux dont des tragédies ont basculé les repères fondamentaux, les ancrages existentiels. Ces écritures de souffrance sont des formes d’interpellation constante, et feront intrusion pour un lecteur indemne de toute traversée infernale. L’auteur met des mots, renverse des formules, rend pensable ce qui est insondable ; sa quête a pu esquisser une autre dimension.

Se rendre présente et rendre présent, sans fard, autant d’injonctions qui font de ces écrits ce qui restera sans doute, toujours une lettre inachevée mais pour des motifs bien autres que ceux du départ.

Une souffrance s’écrit et s’auto analyse ; du cycle sans fin de la chute et du relèvement a émergé l’espace d’un surmontement dont la formule restait à trouver. Un espace à coté s’est engendré. Partant d’un « Taisez-vous, vous ne savez pas » : « je sais qui il est et ce qu’il a fait »… s’esquisse et se raconte ici une autre injonction, pour une autre fin, « pour lui, pour les miens, pour moi, pour les miens, pour Emilie », devenir. Cette aventure est nommée, «  je ne sais pas ce qui ressortira d’une main tendue à l’autre, je vais le faire pour être en accord avec celle que je suis devenue ».

On conçoit bien qu’il ne s’agit pas de tourner la page mais d’entrer dans une histoire continuée, une généalogie de soi-même, dans la cadre d’un pacte autobiographique. Ce n’est pas une autre histoire, mais une histoire avec ce qui demeure des non-dits et les aléas engendrés. Par ce travail Corinne Tanay raconte aussi les derniers événements d’une justice qui se cherche dans d’autres compromis. Son travail ne cesse d’interpeller.

D’une procédure de sanction à une autre, d’une justice à une autre, d’autres considérations s’inventent et s’écrivent. La justice est médiation, faite de textes et de procédures, elle assure la sécurité d’un écran à toutes formes abusives d’interpellations entre auteur et victime. Elle rend compte de la dette contractée et des formes d’indemnisations morales ou matérielles autorisées.

La dette dit en quoi et comment chacun d’entre nous se trouve mutuellement dépendant d’une commune condition d’existence et en cela contribue à son maintien. Il en coûte et cela est juste et doit être équitable. La peine dans la sanction pénale est dite rétributive. Dans une parfaite symétrie les proches d’une victime se doivent d’exiger la vérité sur les faits et leur reconnaissance. Cela est leur peine et s’appelle demander justice. La référence à la justice dit et écrit cette mutualité qui cependant ne définit pas le tout de son existence.

Si un dommage se répare ou se compense, matériellement ou symboliquement, l’effraction psychique se continue dans un long travail, toujours inachevé, de réinvention de soi. Sans aucun doute différemment selon que l’on soit auteur ou victime. Pour l’un s’engage un travail de probation dans un cadre toujours plus soutenu, pour l’autre des modes d’accompagnements tout à la fois sociaux et thérapeutiques. Cela se fait dans une quasi méconnaissance de ce qui se passe pour l’un comme pour l ‘autre. Toujours chacun de son coté, si l’on excepte les quelques modifications concernant les fins de peines et la volonté de sécuriser la victime. L’un paie en retour tandis que l’autre peut se concevoir dédommagé. Le sens de la peine se définit de cette manière, laissant en friche le sens d’une existence. Les deux ne se recouvrent pas et c’est à travailler sur cette décontamination que s’ouvre les conditions de possibilité d’une justice autre que rétributive : une justice instauratrice ou instaurative, créative d’un autre espace de réflexions et de sens. C’est aussi ce que pouvait laisser entendre cet autre compagnon des temps judiciaires, R. Merle, « vous devez maintenant vous intéresser à une question plus philosophique et spirituelle sur la nécessité de la peine ». Entendons donc qu’une peine loin d’être une banalité évidente ne cesse de poser la question de sa légitimité et de son métissage avec d’autres questions éventuellement sécuritaires. Il ne s’agit pas de prendre parti ; cela exige une déconstruction.

Ce dont Corinne Tanay nous entretient aujourd’hui est de cet autre espace, trouvé- inventé comme le souligne Winnicott, déjà là mais à notre insu. Un temps et un espace au-delà de la justice des textes, déjà là avant d’avoir été nommé et quand il est venu à être nommé auprès d’un magistrat, aussitôt dénié et rejeté comme modalité exotique. C’est cette aventure qui est racontée, trouvant des précurseurs, s’appuyant sur d’autres expériences analogues.

Un temps dans lequel l’interpellation ne vient pas chercher réparation mais un espace de dialogue inédit, inouï, dans lequel ce qui a été subi et ce qui a été agi tentent de trouver une autre rationalité. Et, au-delà du ressentiment, ose s’exposer à une aventure inédite et risquée, celle d’une réciprocité de statut : deux personnes parlent au sujet d’un acte dont la compréhension pourrait être entendue, non pour avoir raison mais pour en donner. Don de soi à une expérience dont la fin n’est pas, a priori, supposée, ouverture et disponibilité à un autrement. Don qui n’attend rien en retour, ou en échange, de l’interlocuteur sinon d’être là, en volonté de compréhension, loin des règles soumises au chantage d’un don contre don. Don qui instaure une réciprocité telle qu’elle ne puisse être instrumentalisable. L’aveu est sans détour, « il ne s’agit nullement de tendre la main à un homme fautif au sens où la morale chrétienne l’exige ». Ou encore «  après tout, il fallait que cet homme sache que la mort d’Emilie ne serait jamais une page tournée sur la vie de ses parents ».

Dans l’espace devenu rituel d’une justice appelée restaurative aujourd’hui, les deux interlocuteurs se sont mis au travail avec des tiers avant de pouvoir se rencontrer en face à face.

Ici les tiers sont des amis, cautions d’une histoire en cours, écoutant et non intervenant, capables de faire témoignage et d’accompagner l’après rencontre.

L’accord sur le principe du travail à faire a été discuté. « Je l’ai averti que le dialogue serait direct, sans fioriture pour faire éclore une discussion authentique, dans l’objectif de donner à chacun sa dignité perdue ». Un même but formel (se parler) ne veut pas dire consensus sur les positions d’existence de l’un et de l’autre : se parler en se gardant différent est le présupposé d’une telle situation à cœur ouvert. Corine Tanay écrit : « ma démarche est de pouvoir vous parler…nous avons dû reconstruire notre vie… aucun de nous n’est satisfait de votre culpabilité… que pouvions-nous contre cela ? ».

J.M Deperrois s’est commis en appels renouvelés de la peine énoncée, Corine Tanay n’a cessé d’écrire les modes par lesquels elle ne cessait de trouver issue partielle à ses tourments ; le premier n’a de cesse que de construire son innocence et de dire le malentendu dont il est l’objet, et fait des éléments matériels de preuves autant de mises en question possible, « tant qu’on ne saura pas ce qui s’est passé je ne serai pas innocenté », la seconde ne cesse de dire à quel points le jugement tel que rendu, suppose d’autres interprétations, d’autres compréhensions.

Le long entretien publié est illustratif de ces compositions, sans fard et sans souci d’amener l’autre à changer de position, seulement de s’expliquer. Pas de connivence mais une alliance momentanée dans la recherche d’une autre cohérence, « je ne cherche pas à justifier le mal commis par un autre », dit-elle, 25 ans après. Nous sommes loin d’une démarche cherchant du compromis ; la volonté est pour Corine Tanay, d’entendre le sens de la cohérence de la constance de revendication de l’innocence affirmée en maintenant une même interrogation, pouvant même s’étonner de la difficulté de son interlocuteur à ne pas user d’arguments à sa disposition, « souvent je suis scotchée par votre méconnaissance du dossier… vous criez que vous n’êtes pas coupable mais lorsque vous avez des faits pour vous aider dans cette voie vous les écartez ».

« Qui s’étonnera alors du dernier mot de l’ouvrage, « Je ne me suis jamais sentie aussi libre » ?

Loïck M. Villerbu

****

Bibliographie

  • Corinne Tanay, (1997) Lettre à Emilie, Grasset.
  • Corinne Tanay (2001) Le Châtiment des victimes, Bayard. Broché
  • Corinne Tanay (2003) S’affranchir du désespoir ,France loisirs.
  • Corinne Tanay, (2007) Taisez-vous, vous ne savez pas. Broché.
  • Corinne Tanay, (2013) La maladie de Gougerot-Sjörgen. Vers la guérison avec les médecines alternatives. Avant-Propos.
  • Corinne Tanay (2019) La réparation volontaire, Grasset.

Notes supplémentaires

Nous étions nombreux à regarder la dernière émission de C à Vous où est intervenue Corinne Tanay, le 13 novembre 2019.

Manifestement le journaliste interviewer n’a rien compris à ce témoignage, transformant l’écriture d’un témoignage en script de type polard, sans aucun souci des émotions et sentiments toujours là. Exemple du journalisme scoop, indifférent au monde et auto centré ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s