Entretiens psycho-criminologiques (3), avec Pascal Pignol.

Entretiens psycho-criminologiques (3), avec Pascal Pignol, septembre 2016. Perversions narcissiques et emprises conjugales : une approche psycho-criminologique (agressologique et victimologique)

Notes : P. Pignol va développer en 5 entretiens son expérience et sa conceptualisation des contextes conjugaux violents.

  1. Nommer, identifier, mots valises et malentendus
  2. Un objet ni complice ni passif
  3. La relation d’emprise, une formation en trois temps
  4. Emprise, phénoménologie et processus de l’espace-temps conjugal
  5. Déni, Défi et structure paritaire.

Entretien 1- Nommer, identifier, mots valises et malentendus

Q : Vous avez un avertissement à faire avant ?

Par commodité, j’emploierai les termes génériques de «pervers » et d’ « objet » pour désigner les deux partenaires d’une relation d’emprise amoureuse. Il ne faudra jamais oublier les guillemets qui les accompagnent, car « pervers » ne désignera pas ici une structure psychopathologique spécifique mais une volonté de contrôle sur un partenaire amoureux, contrôle prenant sens de faire de celui-ci un « complément opératoire de sa défense », pour reprendre la définition qu’en donne P.-C. Racamier ; quant au terme « d’objet », il sera à entendre dans la perspective générale du choix et de la relation d’objet, à ceci près que nous nous attacherons à montrer le rôle actif qu’il va jouer dans l’instauration et la pérennisation de l’emprise, même si, nous le verrons, c’est à son corps défendant.

Q : Est-ce dire que, par pervers, vous désignez une stratégie de pouvoir dont le fondement est de faire de l’autre un accessoire ?

PP : C’est exactement cela. Nous verrons qu’il s’agit de prendre le contrôle du partenaire et d’en faire un ustensile, un accessoire, selon différentes modalités que nous détaillerons, cela dans une distribution imposée, donc unilatérale, des rôles, places… de chacun dans la relation ; et que cette partition s’effectue au profit de l’un et aux dépends de l’autre.

Q : Vous exercez comme psychologue dans le cadre d’un service de psychiatrie publique pour adultes. Or la question des violences conjugales est très peu abordée comme telle en psychiatrie.

PP : C’est effectivement un champ clinique très peu investi par la psychiatrie : que l’on examine par exemple le nombre de services de victimologie en psychiatrie, ou encore les réserves massives concernant leur réalisation au prétexte que les violences ne font pas partie du cœur de métier de la psychiatrie. Et pourtant, l’on y rencontre quotidiennement de nombreuses personnes prises ou ayant été prises, à un titre ou l’autre (comme agresseur et/ou agressé, ou encore, dans leur enfance, comme témoin, impliqué), dans des violences ayant pour cadre et objet la relation conjugale.

Mais ce personnes ne sont la plupart du temps appréhendées qu’au seul regard des symptômes psychiatriques qu’elles présentent, plus ou moins rapportés à une pathologie spécifique ; ou encore saisies à partir d’une notion comme celle de conjugopathie selon laquelle la relation conjugale « problématique » s’expliqueraient in fine par la rencontre entre des personnalités déjà pathologiques, ou bien par le fait que la violence (ou plus exactement la mise en avant de la violence) ne serait qu’un symptôme, à savoir une modalité défensive comme une autre de ne pas se confronter à soi-même ou de se complaire inconsciemment dans sa névrose (d’échec) en imputant projectivement à l’autre-partenaire ses propres malheurs. Quand ce n’est pas l’hypothèse d’une forme de masochisme qui est mise en avant. Une autre position très proche (au sens où elle conduit à ne pas s’intéresser à la question) est celle d’invoquer un conflit conjugal qui met à égalité de responsabilité les partenaires dans un processus qui peut conduire à des violences conçues alors comme réciproques.

Autrement dit, il n’y a que rarement prise en compte du contexte conjugal violent en tant que tel et celui-ci ne va pas donner lieu à une attention particulière, donc à un travail d’exploration et de prise en charge spécifiques.

Q : Vous voulez dire quoi en parlant de contexte conjugal?

PP : A travers la notion de contexte conjugal il s’agit de développer l’idée que les troubles présentés par le partenaire victimé ne sont appréhendables que dans leur mise en relation avec ce qui se joue dans le couple. Il s’agit d’une reprise partielle du paradigme systémique : – reprise au sens où la rencontre va engendrer une réalité singulière et éminemment problématique, irréductible à la seule somme des caractéristiques psychiques des membres du couple ; partielle parce qu’il est également essentiel de prendre en compte les intentionnalités et stratégies relationnelles propres à chacun des partenaires, ce que l’approche systémique a trop tendu à mettre de côté.

Q : Qu’est-ce qui alors vous a amené à vous y intéresser ?

PP : C’est principalement ma pratique dans le cadre d’une consultation spécialisée en victimologie qui m’a rendu sensible à cette question, consultation dépendant du service de psychiatrie auquel je suis rattaché mais fonctionnant selon des modalités particulières, comme notamment le fait d’être intersectorielle et de s’inscrire dans le cadre d’un réseau d’institutions et de professionnels, celui de l’aide aux victimes, avec toutes les questions de droit que cela engage.

Or dans ce cadre particulier les personnes abordent beaucoup plus explicitement ces questions puisque généralement elles y ont été adressées par un autre professionnel qui a déjà abordé le problème avec elles et qu’elles viennent pour cela, même si c’est souvent dans un premier temps de façon confuse, sous forme de questionnements envahissants comme par exemple : « Est-ce normal de mal vivre tel ou tel comportement de mon conjoint ? » ; ou encore : « Pourquoi je n’arrive pas à le quitter malgré tout ce qu’il me fait subir ?», « Pourquoi ne suis-je pas parti(e) plus tôt ? », « Est-ce que j’ai raison de ne pas être d’accord avec tel ou tel comportement de mon conjoint ? », « Est-ce que c’est normal qu’il ou qu’elle réagisse comme cela ? », « Suis-je légitime dans ce que je ressens, dans mes réactions ? », « Est-ce que je suis fou (ou folle) de ressentir cela, de réagir comme cela à tel ou tel de ses comportements, propos, attitudes ? », « Est-ce que c’est moi qui suis parano, qui prends tout mal ? », « A-t’ il raison de dire que c’est de ma faute ? »…

Cela tient donc d’abord à la nature des motifs pour lesquels les personnes s’adressent à cette consultation, sachant qu’elles ont connaissance par avance que le professionnel qu’elles vont rencontrer est spécialisé en victimologie, c’est-à-dire est supposé être familier des problèmes de violences et de leurs retombées sur celui qui les subit.

Partant, il s’agit rarement d’une demande de psychothérapie mais de la recherche d’un interlocuteur susceptible de les aider à comprendre quelque chose, et si possible se dégager, de situations relationnelles très problématiques se déployant souvent sur de longues durées. L’orientation vers la consultation par un autre professionnel est importante en ce qu’elle initie une sorte de pré analyse, voire de pré compréhension de leur situation, pré compréhension dans laquelle elles ont pu trouver un certain sens puisqu’elles ont pris rendez-vous et sont venues, même si c’est souvent avec réticence. Par exemple, le motif de l’orientation par un professionnel peut être le constat de l’incapacité de ces personnes à se saisir de et faire valoir leurs droits face à un conjoint qui développe à leur encontre des comportements juridiquement passibles de sanctions, comme des violences physiques. Le problème qu’elles viennent alors soumettre est qu’elles ne parviennent pas à se dégager d’une situation conjugale de plus en plus critique car les mettant en péril psychique et/ou physique et/ou économique et demandent une aide pour y parvenir.

Q : C’est là que trouvent leur origine les constructions dont nous allons maintenant parler, notamment une série de schémas. A quoi correspondent-ils, quel est leur sens ?

PP : Ils se sont progressivement imposés comme des outils de travail, même si nous verrons tout à l’heure qu’ils débouchent sur une réflexion psychopathologique ; outils de travail au sens où ils sont nés de la nécessité de concevoir des modes de d’analyse des problèmes et questions que me soumettent les personnes en consultation afin de leur proposer en retour des modes de compréhension de leur problème selon des modalités restitutives qui leur permettent de l’affronter et de le dépasser. Ces constructions ne se présentent pas comme des réponses toutes faites mais se veulent des schémas sollicitant une exploration de la relation conjugale dans ses multiples dimensions existentielles quotidiennes. Pour cela j’ai dû concevoir progressivement des grilles de lecture qu’elles puissent s’approprier pour donner sens à leur expérience de dessaisissement dont elles témoignent par leurs questions, leurs perplexités, leurs confusions.

Q : Vous avez mentionné plus haut la nécessité de différencier conflit conjugal et violence conjugale. Est-ce là le premier enjeu de ces constructions ?

PP : L’un des premiers et peut-être le plus essentiel des enseignements de cette clinique, est la nécessité de différencier ce qui est de l’ordre du conflit conjugal de ce qui est de l’ordre de ce que l’on appelle aujourd’hui communément l’emprise. Ils visent donc à co construire avec le sujet une histoire et une représentation de la relation actuelle du couple, et notamment l’existence possible de violences. Jusqu’alors il n’y avait qu’une catégorie, celle du conflit, ce qui amenait à postuler qu’il existait dans tous les cas des possibilités de négociation, qu’au fond les deux partenaires étaient d’une certaine manière à égalité même si l’un pouvait avoir des comportements violents et l’autre pas. La violence pouvait même y être appréhendée comme une sorte de moyen de communiquer. C’est le paradigme systémique que l’on retrouve dans la très grande majorité de la littérature sur le couple et qui sous-tend l’idée de thérapie conjugale, même si la référence au modèle systémique n’y est pas toujours présente. Parler conflit revient à postuler qu’il existe encore un désir mutuel et des possibilités de trouver de nouveaux modus vivendi, sachant que le conflit et la crise sont constitutifs de tout couple. L’on retrouve ce même postulat dans les dispositifs de médiation pénale ou autre.

Q : Mais est-ce au psy de décider s’il y a violence, c’est-à-dire délit ? Et de dire qui est victime et qui est auteur ? N’est-ce pas risquer d’occulter toute la dimension subjective du vécu de violence, ainsi que la question des motifs de choix d’un partenaire violent ? Et de cautionner cette sorte de chasse au pervers narcissique à laquelle on assiste trop souvent, c’est-à-dire de condamner d’un côté, d’innocenter de l’autre ? Diaboliser l’un, faire de l’autre une pure victime ?

PP : C’est souvent ce qui est trop dit ! Et l’on pourrait tout aussi bien retourner la remarque : qu’est-ce qui autorise a priori à dénommer complice le partenaire violenté ? Qu’est-ce qui permet de parler de conflit ? N’y a-t’ il pas là, sous couvert du postulat de motifs inconscients à l’élection d’un partenaire amoureux qui s’avèrera capable de violences, et de rester avec lui en dépit de tout, un regard moral qui ne dit pas son nom sous couvert d’une doctrine qui vaudrait pour toutes les situations ? Je parle de regard moral car il y a souvent une injonction sous-jacente à de telles positions : à chacun d’assumer son sort, son destin, ses choix, et celui qui s’en plaint ne ferait que tenter d’une façon ou d’une autre d’y échapper en se déresponsabilisant. N’est-ce pas précisément là que réside la plus grande des ambiguïtés, celle consistant à ne pas différencier la question de la responsabilité juridique et de la responsabilité psychique et d’absorber totalement l’une par l’autre en mettant les deux partenaires à égalité de responsabilité ? Au nom d’un supposé impératif de neutralité il y trop souvent caution implicite des violences car cela revient à occulter la responsabilité juridique, précisément. C’est au nom de celle-ci que l’on est autorisé à renvoyer le victimé au droit.

Le psy n’est certes pas un juge mais est en devoir d’assistance, ce d’autant plus que l’on sait maintenant que sans l’intervention active d’un tiers, ces systèmes conjugaux violents ne peuvent que se perpétuer (ils n’ont alors pas d’autre issue que de faire du cycle répétitif) et/ou que s’achever par la disparition violente de l’un de ses protagonistes.

C’est précisément là que réside la différence essentielle entre la psycho-criminologie et des positions plus traditionnelles en psychiatrie, psychologie clinique ou psychanalyse. Elle vise à renouveler ces questions tant dans leur versant agressologique que victimologique. Cela relève-t-il de la fonction du psycho-victimologue de différencier conflit et violence ? Je répondrai oui, et que c’est même l’une des conditions de son positionnement singulier.

Q : Si je comprends bien, du fait de votre cadre d’intervention, vous avez été amené à vous dégager de tout un ensemble de positions théorico-cliniques faisant problème au sens où elles vous amenaient à des impasses relationnelles avec les personnes venant consulter. Cela vous a conduit à un premier double refus qui semble fondateur et que vous formulez ainsi : un « objet » ni complice, ni passif. Nous allons développer cette proposition dans le 2e Entretien.

Perversions narcissiques et emprises conjugales : une approche psycho-criminologique (agressologique et victimologique) 2-

Entretien 2– Ni complice …Ni passif…

Q : « Un objet ni complice, ni passif » aviez-vous dit en fin du précédent entretien ?

PP : Je suis parti de la première des questions à laquelle confronte la clinique victimologique en matière de violences conjugales, qui est celle de la fonction ou du rôle de « l’objet » dans le processus d’emprise ou encore, pour reprendre l’expression de C. Wagner, pourquoi et comment peut-on devenir « l’hôte » d’un « pervers » ?

Je mets les termes de pervers en parenthèses car, à l’instar de P.C. Racamier, il ne s’agit pas ici en premier lieu de faire de la psychopathologie et de chercher à définir une nouvelle forme de structure perverse, en l’occurrence la perversion narcissique ; chez Racamier, la perversion narcissique est une notion qui recouvre une constellation très large allant, pour faire très schématique, de la psychose à la psychopathie, et dont le dénominateur commun, -et c’est cela qui est fondamental-, est qu’il s’agit de sujets qui vont ustensiliser l’autre (leur partenaire conjugal comme des groupes d’appartenance entiers) aux fins de gestion de leurs tensions internes ; c’est-à-dire s’en prendre au lien social qui les unit à autrui afin de le contrôler, en lieu et place d’un contrôle et d’une maitrise possibles de leur conflictualité interne.

Il s’agit donc moins d’une structure psychopathologique que d’un mode ou ensemble de modes d’aménagements internes se développant aux dépends d’autrui, d’où l’ajout du qualificatif de « narcissique » qui vise d’une part à les distinguer des classiques perversions sexuelles, d’autre part à souligner la dimension relationnelle de ces aménagements. D’où, ultérieurement l’intérêt qui va être progressivement porté à « l’objet » puis aux partenaires de ces sujets chez certains auteurs se référant aux travaux de P.C. Racamier, comme A. Eiguer, l’école française de thérapie familiale psychanalytique, Hurni et Stoll… On assiste ainsi au même déplacement que celui opéré par R. Dorey de la pulsion d’emprise à la relation d’emprise.

Q : Mais pourquoi cette double négation, ce ni-ni ?

PP : Cela tient à la question qui se pose ici, celle de l’implication de « l’objet » du « pervers » que l’on peut aborder par des considérations théoriques générales (vous trouvez là une bonne part de la littérature spécialisée concernant les violences conjugales) qui ont la plupart comme soubassement un postulat non discuté, celui de l’existence de motifs inconscients sous-tendant le choix d’objet amoureux avec comme corollaire, celui de bénéfices inconscients à maintenir à tout prix une relation malgré son caractère destructeur.

Mais ce n’est pas qu’un problème théorique car les réponses que l’on va y apporter auront aussi des incidences tout à fait concrètes sur la relation « thérapeutique ». C’est donc également une question clinique, d’ordre contre-transférentiel si l’on veut, au sens où cela engage de la part du praticien un mode de positionnement particulier. Dans le cas de violences conjugales, elle prend toute son acuité car l’expérience a rapidement fait apparaître deux impasses possibles : soit une sur-responsabilisation et une sur-culpabilisation du conjoint violenté que ne manque pas d’instiller et d’alimenter le conjoint maltraitant, avec tous les risques que le positionnement du praticien ne le renforce dans les justifications de sa propre violence  qu’il se donne et donne à son partenaire ; soit une déresponsabilisation du victimé qui n’aurait plus alors qu’à se résoudre à son sort puisqu’il se verrait confirmé dans sa conviction qu’il ne peut absolument rien faire à sa situation.

Or si la question de la responsabilité juridique est en passe d’être établie avec la catégorie pénale nouvelle des violences psychologiques ainsi que la reconnaissance pénale des violences conjugales (au moins au niveau des textes car dans la pratique juridique quotidienne c’est encore trop peu souvent le cas), le recensement de la littérature spécialisée en la matière montre que celle de la responsabilité psychique des « objets » victimes d’emprise reste, quant à elle, encore très souvent assimilée, soit à une complicité, soit à une plasticité psychique laissant totalement libre le terrain à l’emprise.

Q : Vous pouvez développer ?

PP : Deux concepts pour le dire : complicité et plasticité.

Complicité d’un côté, à l’exemple des travaux d’A. Eiguer (1989) à qui l’on doit les développements les plus achevés de cette conception ; ou encore de S. Korff-Sausse dans l’article qu’elle consacre en 2003 à « la femme du pervers narcissique ». Bien qu’elle mentionne de façon détaillée les violences physiques et surtout psychologiques à travers lesquelles la destructivité du conjoint pervers ou apparenté s’exerce, c’est pour les mettre systématiquement en lien chez les « objets » avec « leur capacité identificatoire à se laisser pénétrer par le message de l’autre » ; capacité se soutenant de ce que serait l’impossibilité de ces femmes à faire le deuil de l’objet originaire ; elles en resteraient dès lors « à leur passion masochiste » ou encore à leur « passion réparatrice », à savoir guérir l’autre, quitte par sacrifice à en mourir. Plane toujours ainsi la conviction que, d’une manière ou d’une autre, l’objet y trouverait lui aussi son compte. Ainsi pour R. Dorey, l’objet, « en se soumettant, accepte de participer à l’aliénation qui lui est imposée parce que, d’une certaine manière, il y trouve lui aussi, sa propre satisfaction. Satisfaction d’être en quelque sorte exproprié de son désir propre… ». Complicité donc, dont il s’agit de rechercher les ressorts intrapsychiques chez l’objet, soit en termes de vulnérabilité (constitutionnelle, de structure, sexuelle (au sens où la femme serait « naturellement » plus soumise que l’homme !)…), soit en termes de besoins inconscients ou encore de « mécanismes psychiques ». C’est la voie qu’explore par exemple De Neuter, quand il en recense les principaux motifs : espoir de changer son homme, – retournement de l’agressivité contre soi, – satisfaction d’un besoin de punition, – demande d’amour paternel sans limites, -identification à la bonne mère ou à la mère maltraitée, – fétichisation de la puissance masculine, -penchant féminin à répondre au désir de l’autre, – érotisation de la souffrance. Tous besoins pulsionnels ou mécanismes psychiques supposés rendre compte chez l’objet de sa compliance, voire sa complaisance (forcément masochique), à se laisser mettre et maintenir sous emprise, complémentairement aux besoins pulsionnels de contrôle et de domination du « pervers ». Il y a par ailleurs derrière toutes ces hypothèses théoriques parfois très sophistiquées, une substantialisation naturaliste du genre féminin qui ne cesse de troubler.

De l’autre côté, plasticité de l’objet laissant place à la toute-puissance du pervers, objet ne jouant aucun rôle, sorte de moule vierge de toute histoire et volonté propres, son psychisme subissant passivement « l’annihilation de son désir » dans une porosité qui le conduirait à accepter sans réactions, manipulations, disqualifications, communications paradoxales, traitements « déshumanisants » de tous ordres…

L’on a là deux schémas pour le moins simplificateurs au regard de la clinique victimologique parce qu’y manquent deux dimensions essentielles à la compréhension du processus général de constitution et de maintien d’une emprise relationnelle :

– dans le premier cas, il y a occultation totale du pouvoir psychique destructeur des « mouvements pervers », des « actions et conduites » par lesquelles il se met en œuvre ; en termes psycho-criminologiques de son « mode opératoire » ;

– dans le second cas, il y a occultation des aménagements psychiques auxquels « l’objet » se trouve contraint, ainsi que des ajustements stratégiques du « pervers » à ces aménagements. L’on verra d’ailleurs que dans certains cas la résistance de l’objet est activement recherchée comme telle pour précisément être mieux vaincue et/ou retournée avec jubilation (pour le pas employer le terme trop connoté de jouissance) comme une arme contre celui qui tente de la lui opposer.

Ni complice, ni objet passif pur réceptacle des « injections projectives » du « pervers », la clinique victimologique invite à tracer une voie d’analyse transversale, qui n’a rien d’une voie médiane (en l’occurrence une sorte de compromis ou de mixte théorique), mais qui permet de dépasser cette dualité. Elle montre en effet comment l’objet est acteur de ce processus de désappropriation de lui-même, quand bien même c’est à son corps défendant puisqu’il est placé en position d’acteur d’un scénario dont il ignore l’existence même. L’on en trouve par exemple une illustration particulièrement forte dans la pièce de théâtre écrite par L. Choneau à partir du témoignage de Rachel Jouvet.

Q : Venons-en aux schémas que ce double refus vous a amené à penser. Il s’agit de la formation de la relation d’emprise que vous avez décomposée en 3 temps. Pourquoi une telle construction, à quelle question se veut-elle répondre ?

PP : Elle est née du constat banal que la violence dans un couple survient presque toujours après un temps plus ou moins long de relation, et partant de la préoccupation récurrente de ceux qui en sont ou en ont été l’objet, à savoir de comprendre ce qui a pu faire qu’elle s’est développée à un certain moment de la vie du couple car elle survient pour eux presque toujours de façon brutale et incompréhensible, engendrant un état prolongé de sidération.

Partant, dans une perspective d’accompagnement, il était important de se former une représentation compréhensive et processuelle de la survenue de la violence, en lieu et à la place de quoi elle est elle s’est imposée comme issue problématique. Et c’est la formation d’une relation d’emprise qui pouvait permettre d’en rendre compte, dans la mesure où, hormis les situations de violence pathologique (s’expliquant par un processus pathologique), l’idée générale est qu’elle ne pouvait prendre sens que comme une forme de solution à un problème à concevoir ailleurs, dans le lien conjugal lui-même, ou si l’on veut comme expression d’un trouble de la conjugalité.

C’est à partir de la reconstitution sous transfert du processus relationnel ayant conduit à une relation d’emprise que ce modèle s’est construit. L’idée de processus est ici centrale car elle amène à penser l’emprise non d’emblée comme un but, un objectif (mettre l’autre sous emprise), mais comme l’aménagement d’un échec à avoir pu trouver une ou des solutions aux problèmes que pose toute relation, (nous en parlerons plus loin en termes de structure paritaire), en particulier conjugale.

Perversions narcissiques et emprises conjugales : une approche psycho-criminologique (agressologique et victimologique) 3-

Entretien 3– La relation d’emprise, un processus de formation en trois temps

Q : Vous allez nous expliquer cela par des schémas ?

PP : Il faut donner à voir le processus dans le temps et dans l’espace.

TEMPS 1 : L’accrochage amoureux du côté du « pervers » et ses effets sur « l’objet ». Il vise à créer une relation d’intimité a conflictuelle et le discours amoureux en est l’outil privilégié. L’analyse de son contenu est très importante mais il faut également être très attentif aux actes et comportements de séduction qui l’accompagnent et se veulent démonstratifs de sa sincérité.

Les considérations psychanalytiques, notamment freudiennes, sur la vie amoureuse et les motifs inconscients sous-tendant le choix d’objet ont conduit certains auteurs à affirmer que « le point d’origine qui donne toute sa force à l’emprise perverse dans le cadre conjugal est celui de l’idéalisation » (C. Wagner). D’où la « réceptivité » et l’adhésion des sujets névrosés, en particulier hystériques, au discours amoureux « pervers », car il viendrait en lieu et place de leur Idéal du moi.

L’analyse du discours amoureux auquel ont été confrontés les « objets » invite cependant à diffracter son contenu en 4 dimensions qu’il serait prématuré de rapporter à une seule instance psychique :

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TEMPS 1 de l’accrochage : 4 dimensions du discours amoureux

Il s’agit d’une parole-acte qui joue d’un abus de confiance : elle est promesses qui ne seront tenues que le temps de création d’une intimité et qu’un rapport de pouvoir soit instauré sans risque que l’objet ne s’échappe car celui-ci aurait déjà trop à perdre d’une rupture : de ses espoirs, de ses investissements, de son engagement, de ses idéaux…

Ce temps vise donc à une mise en confiance et en confidences des espoirs et des éventuelles désillusions antérieures de l’objet qui vient masquer et justifier un tout autre projet : il est un appât, un leurre, un mirage en même temps qu’une affirmation plus ou moins explicite de toute-puissance. Racamier avait mentionné que, bien plus que de séduction c’était de prédation qu’il s’agissait et que la « parade » du pervers tenait plus de l’intimidation et/ou de la fascination que d’un acte d’amour. Il s’agit pour lui de subjuguer plus que de séduire, car il ne peut faire autrement : le « pervers », par son discours et ses démonstrations « d’amour » s’impose et en impose. Et l’on pourrait dire que ce discours est un discours qui s’auto valide sans cesse au sens où c’est un motif et une cohérence internes qui s’affirment et n’intègrent la position de l’autre que pour mieux la subvertir ou lui faire rendre les armes. L’on peut déjà à ce stade parler de harcèlement tant bien souvent « l’objet » est soumis à un bombardement de déclarations et d’actes qui ne lui laissent aucun répit.

Q : Comment se forme son contenu ?

PP : Il ne consiste pas à présenter à l’objet son rêve ou son espoir inconscient, ou encore la réalisation d’un fantasme, il n’est pas simplement en miroir de ses idéaux ou des confidences auxquelles il s’est livré. Ce serait une conception trop simpliste qui laisserait en outre à penser que ce contenu serait déjà présent chez l’objet comme un scénario qu’il suffirait au « pervers » de deviner, une sorte de serrure préexistante dont il n’aurait qu’à trouver la clé.

Il serait plus juste de dire qu’il donne forme à quelque chose qui ne se sait pas et qu’il fabrique littéralement un rêve à la mesure de l’objet, dont il sera le metteur en scène et l’acteur incontournables. Son pouvoir fascinant réside dans le fait qu’il se saisit chez l’objet de ce qui pour lui peut faire sens (mais sans pour autant jusque-là avoir pris forme d’un projet concret ou d’un rêve intérieur), en lien avec un impératif existentiel ou un axiome de vie dont l’on peut (parfois) reconstituer l’histoire et les soubassements. Il vient comme une modalité existentielle en écho profond avec cet impératif, il vient lui donner une forme, une modalité possible de réalisation, n’en présentant d’abord que les gains possibles, jamais les coûts, ceux-ci se trouvant minimisés voire balayés d’un revers de main. Quand je parle ici de coûts je fais référence au fait que cela va amener « l’objet » à se trahir lui-même dans ses valeurs, ses normes, ses idéaux, à les transgresser, ce qui va le rendre, à ses propres yeux, littéralement complice, et en cela participer activement à son impossibilité de rompre la relation.

Q : Est-ce le même processus à l’œuvre chez l’escroc ?

PP : Tout-à-fait. Il s’agit dans les deux cas d’abus de confiance, de se faire passer pour ce que l’on n’est pas ; et, que l’objectif apparent soit de déposséder l’autre de ses biens ou de s’en prendre à ses sentiments, d’un point de vue psycho-criminologique il s’agit dans tous les cas d’atteintes à ce que nous définirons plus loin comme la structure paritaire.

Q : Ce discours ne se construit-il que sur sa seule capacité à exercer une fascination chez l’objet ?

PP : Si l’on doit penser que si ce discours se construit à l’usage de l’objet et au plus près de certaines de ses singularités psychiques, il faut concevoir qu’il a également une fonction interne pour le « pervers » et que son contenu est aussi l’expression de ce qui fait problème pour lui ; qu’il joue et rejoue, sur le mode d’une compulsion, via le prisme de son objet, ce qu’il imagine comme issue à ses propres impasses psychiques. Le rêve qu’il conçoit est aussi en miroir de ses propres impasses et de ce qu’il espère être leur possible dépassement. Il faut donc imaginer que, symétriquement, le « pervers » se laisse prendre au mirage qu’il construit, qu’il est lui-même dans l’illusion qu’il fabrique. Son mode de séduction est aussi caractéristique de ses incapacités à construire une relation de parité.

Q : S’il y a conquête, c’est qu’il y a résistance du côté de l’objet. Ainsi beaucoup disent après- coup avoir entendu des sonnettes d’alarme mais ne pas les avoir écoutées.

PP : Il faut effectivement penser UN MOMENT INAUGURAL. Deux grands cas de figure se présentent : soit l’objet résiste et la séduction se fait insistance, à la limite du harcèlement amoureux, balayant toutes les réticences et les obstacles ; soit l’objet y cède d’emblée ou presque, sur un mode passionnel : il est transporté.

Si l’objet résiste, il faut postuler un moment où il se rend à quelque chose, qu’un doute s’insinue comme une imperceptible faille dans ses modes de résistance. Est-ce une marque de faiblesse, l’effet d’identifications infantiles à une figure parentale toute puissante ou au contraire soumise ? ; est-ce s’abandonner à la toute-puissance de l’autre ou faire alliance avec elle ? Ou bien : ses raisons (de résister) sont-elles bonnes, justes ? Ou encore le rapport qu’il fait des gains et des coûts de son adhésion à ces promesses s’inverse-t-il ? Est-ce une opportunité unique à ne pas manquer face à laquelle plus aucun calcul ne vaut : un pari avec ce que cela a d’aléatoire et suppose de risques ?

Dans tous les cas c’est un moment clé car plus rien ne sera jamais comme avant. Par métaphore, l’on peut penser ce moment comme une précipitation (référence à la chimie), à une catastrophe (référence à la mathématique de Thom), comme une greffe (référence à la botanique) ou encore une ligature (LM Villerbu). Les éventuelles fragilités antérieures : elles ont pu être un point d’accroche mais elles s’inscrivent dès lors dans un système qui leur prête un tout autre sens. Un autre univers se crée, un système dont les impératifs et les règles de fonctionnement prennent le pas sur ceux de ses protagonistes.

C’est ce pourquoi toute proposition thérapeutique du type « recherche de ce que la relation amoureuse reproduit de l’histoire infantile » (exemple : « mise au travail de la relation au père, ce à quoi la relation amoureuse actuelle la renvoie à la petite fille qui recevait des claques et y revenait ») ne peut que s’inscrire dans- et renforcer l’emprise puisqu’elle responsabilise l’objet en scotomisation du pouvoir délétère du partenaire. On dira d’ailleurs la même chose en ce qui concerne tout autre état victimal (Villerbu et Pignol, 2017).

Q : Et le temps 2, en quoi consiste-t-il ?

TEMPS 2 : La découverte des résistances et leur attaque.

PP : Ce temps 2 est un temps pour le « pervers » de découverte des résistances de « l’objet », c’est-à-dire de l’échec de la solution séductrice à le maintenir sous contrôle dans le cadre de la relation amoureuse. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’à ce stade de la relation, l’objet ait tenté plusieurs fois de prendre ses distances et même de rompre. Faute de pouvoir en tirer une leçon sur lui-même, le « pervers » va persévérer, à la différence qu’en lieu et place de la séduction va alors se mettre en œuvre une autre forme de maîtrise, faite d’atteintes à la relation et visant à faire céder les résistances qui lui sont opposées. Un travail de sape, de « déconstruction » dirait Wagner, va des lors commencer, insufflant du doute là où il n’y avait qu’évidences, des exigences là ou rien ne semblait faire problème, des défauts là où il n’y avait que qualités etc., autant d’atteintes à une relation amoureuse dont les règles et les usages étaient supposés être partagés, d’évidence. Des violences apparaissent, diverses dans leur forme selon les résistances et les opportunités offertes par les circonstances : violences morales, psychologiques, physiques, sexuelles, économiques, etc.

En voici un exemple, en apparence anodin : durant leur voyage de noces elle propose une promenade en voiture jusqu’à un point de vue unique. Il conduit, elle tient la carte et arrivés à un carrefour elle lui indique qu’il faut bifurquer à droite. Il répond « Et si je veux aller à gauche ? ». Ce qu’il fait, la laissant laisse sidérée et sans défense. Ainsi en quelques jours, elle découvrira un autre homme, « exigeant, tyrannique, égocentrique, violent ».

Ces violences alternent, dans de nombreux cas, avec des temps de réparation qui maintiennent l’objet dans l’espoir qu’il sera entendu, compris. Elles font office de ce que l’on dénomme au jeu de poker des relances, relances en forme de réparation, de réactivation des idéaux, rêves, engagements initiaux. Ce qui a donné lieu à la notion de cycle des violences conjugales.

Des dimensions et des processus sont ici à différencier clairement, trop souvent amalgamés par la littérature. Nous y reviendrons.

Q : Venons-en au temps 3.

TEMPS 3 : l’emprise mutuelle, dépendance et auto-désaveux

PP : A contrario d’une certaine pensée confondant « être sous emprise » et « être victime », il faut penser que ce temps 3 est celui d’une emprise mutuelle et que les deux partenaires se trouvent enfermés dans et par le lien qui les unit, certes très différemment, mais sur le mode d’une co dépendance. Non qu’en termes juridiques ils doivent être à égalité jugés responsables : car seul le violent est en transgression de la loi. Au plan psychique par contre, l’un et l’autre se trouvent piégés dans un même système qui, faute de pouvoir changer quelque chose à la relation qui les unit, ne peut que s’entretenir et se répéter.

Cette emprise mutuelle est vécue sur un mode paradoxal par les deux protagonistes, chacun faisant l’expérience de l’échec de ses solutions mais ne pouvant en tirer aucune leçon, en inaugurer aucun changement. Du côté du pervers, les résistances de l’objet le conduisent à exercer un contrôle toujours plus actif et généralisé. Du côté de l’objet, l’échec des résistances qu’il a tenté d’opposer au contrôle le conduit à céder toujours plus au pouvoir de l’autre, en même temps que, si on examine de près ce processus, il ne cesse malgré tout de tenter de s’opposer.

Du côté de l’objet, l’emprise ne vaut que si l’enfermement n’est pas qu’externe : elle suppose que ses repères internes soient atteints et qu’il soit amené à se trahir lui-même, à ne plus seulement être un hôte mais l’acteur de sa propre aliénation, à se retourner contre lui-même : et qu’au nom des impératifs qui le lient à l’autre il en vienne à se répudier dans ses normes et valeurs, à les transgresser. Vous reconnaitrez dans le tableau suivant l’essentiel des caractéristiques psychiques des objets des pervers décrites par la littérature, mais ici ordonnées en quatre catégories fondamentales. En termes ferencziens, l’on pourrait parler des différentes modalités d’introjection des normes du partenaire ou encore des « injections projectives » décrites dans la clinique de la perversion. Elles conduisent chez l’objet à ce que l’on peut dénommer un ensemble d’auto-disqualifications ou encore d’auto-désaveux.

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Principales modalités d’auto désaveu de lui-même par « l’objet »

S’il y a encore lieu de parler de complicité de l’objet, elle se situe précisément là, non pas préexistante à la rencontre ou dans les supposés bénéfices secondaires qu’il trouverait maintien de la relation, mais comme effet de l’emprise et du travail de déconstruction dont il a été victime. Elle est une forme d’adaptation paradoxale, à l’image du syndrome de Stockholm, de l’objet persécuteur interne de LM Villerbu, ou de l’identification à l’agresseur. Il est donc complice à ses propres yeux, voire l’unique responsable de son sort au sens où il se désavoue et n’a dès lors plus qu’à s’en prendre qu’à lui-même.

Du côté du pervers, emprise il y a également puisque, ayant trouvé le complément de sa défense, sa survie psychique dépend désormais de son objet ; d’où notamment les mouvements projectifs bien relevés par Racamier l’amenant à se vivre comme victime. C’est ceux-là même qui sont à la source des conduites de harcèlement qu’il peut développer en cas de rupture.

Perversions narcissiques et emprises conjugales : une approche psycho-criminologique (agressologique et victimologique) 4-

Entretien 4 : l’EMPRISE, phénoménologie, processus de l’espace-temps conjugal

Q : Comment très concrètement se met en place cette emprise ou, plus exactement, sur quoi porte-t-elle ?

PP : Pour répondre à cette question essentielle, il s’est agi là de repérer les dimensions existentielles de la vie amoureuse et conjugale afin de rechercher celles qui pouvaient être source de tensions et de prise de pouvoir, l’idée étant que la violence vient en lieu et place d’un conflit et de sa résolution.

D’où un tableau qui est une reprise partielle de travaux sociologiques (notamment ceux de J.-C. Kauffman) et un début de mise en ordre des différentes dimensions existentielles quotidiennes de la vie conjugale. Il rend possible une première appréhension, phénoménale, des sources de tension et de prise possible de pouvoir de l’un sur l’autre. Il permet ainsi de comprendre et de mettre en perspective tout ce qui peut paraître anodin (les acmés de violence commencent toujours par un conflit en apparence bénin) mais dont l’on va pouvoir sur la durée mesurer l’importance en ce sens que cela rend visible ce qui fait enjeu.

Dans un couple « ordinaire » Kauffman dit bien que ce sont autant de sources d’agacements, pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages, qui peuvent donner lieu aux « scènes de ménage ». Ces agacements tiennent à ce que chacun vit spontanément et de façon souvent non consciente ces dimensions existentielles en fonction de ses normes et valeurs, et qu’entre 2 membres d’un couple, sur la durée, elles révèlent des différences plus ou moins importantes. Il montre bien que la formation et la stabilisation d’un couple exige une infinité d’aménagements, d’ajustements relatifs à ces multiples dimensions. Ces aménagements représentent bien plus qu’un ensemble de compromis, notion bien trop restrictive qui ne rend pas véritablement compte de ce qui se joue là car plus fondamentalement il s’agit de la véritable création progressive de normes et valeurs communes. Les compromis ne suffisent pas, ils sont en fait des pis-aller et il faut que le couple découvre et invente ses modalités de faire de la communauté, son propre style d’existence. Il s’agit d’une création originale et sans cesse en mouvement, en invention. Ainsi par exemple, pour ce qui concerne l’alimentation, il relève que : « les goûts et les dégoûts croisés débouchent sur l’invention d’une culture alimentaire commune qui rompt avec une part de l’histoire de chacun des deux » (p. 27). Et il en ira de même pour l’ensemble des dimensions de la vie domestique, dans ses grandes règles comme dans ses plus petits détails.

Il s’est alors agi de passer d’une sociologie descriptive de la vie conjugale à sa formalisation en des schémas permettant de se former une représentation des espaces de tension impliqués par le conjugal, ainsi de leurs modes de résolution communs ou unilatéraux. De là s’ouvre une analyse clinique de la prise de contrôle de la relation conjugale par l’un aux dépends de l’autre.

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Atlas des dimensions existentielles de la vie amoureuse et conjugale

Des catégories existentielles se trouvent en jeu dans ces différents espaces du quotidien et ce sont celles-ci qui font source de tensions. En voici quelques-unes qui sont propres à l’un de ces enjeux mais aussi pour certaines se retrouvent à l’œuvre dans plusieurs : le nécessaire et le superflu, le sale et le propre, le rangé et le désordonné, le chaud et le froid, le pudique et l’impudique, le rapide et le lent, le prioritaire et le différable, le beau et le laid, le correct et l’incorrect, l’agréable et le désagréable…

Q : Cela veut dire que le conflit est inhérent au conjugal. Or vous avez insisté sur la différence entre conflit et violence. Qu’en est-il dans une relation d’emprise ?

PP : Effectivement. Si dans la majorité des couples ces tensions trouvent avec le temps des formes de résolution plus ou moins satisfaisantes pour les partenaires, il en va tout autrement dans les relations d’emprise dans lesquelles les compromis sont de moins en moins concevables, s’ils l’ont jamais été ; quant à l’invention de normes et de valeurs communes, elle est impossible, et c’est cela qui fait l’emprise.

Quand les agacements inhérents au conjugal donnent lieu à une prise de pouvoir unilatérale s’instaure un système toujours plus arbitraire et inégalitaire au sein duquel diverses formes de violence prennent sens de faire céder l’autre dans ses tentatives pour établir, maintenir, rétablir une certaine réciprocité sur la base des engagements communs initiaux. La violence, quelle que soit ses formes (psychologique, morale, physique, économique…) va précisément venir en lieu et place des agacements : elle est affirmation d’un pouvoir unilatéral qui ne laisse à l’autre que la seule possibilité de céder. Dans des situations que l’on peut qualifier d’extrêmes, toutes les dimensions de la vie conjugale vont être progressivement réglementées par un seul, le conjoint n’y jouant plus que le rôle qui lui est concédé.

Q : Cela vous a conduit à aller plus loin dans cette analyse, à ne pas vous en tenir à un atlas des dimensions existentielles sources de tension dans le couple pour en venir à rechercher, à travers celles-ci, quels peuvent en être les enjeux sous-jacents. C’est si j’ai bien compris une tentative de déconstruction plus structurelle dans une recherche de processus différenciés traversant ces dimensions existentielles.

PP : Il s’agissait effectivement de ne pas en rester à cette lecture sociologique empirique des espaces possibles de pouvoir dans le couple et d’aller plus loin dans l’analyse d’une emprise relationnelle ; de systématiser les enjeux qui leur étaient sous-jacents. Car l’analyse clinique montrait que, dans tel couple, il existait un problème qui semblait être le même et se jouer à travers différentes dimensions du quotidien, même si certaines, comme les enfants, la sexualité, l’argent notamment, pouvaient être source de prise de pouvoir plus actives que d’autres.

Ainsi, à partir des modes de confusions repérables chez l’objet, il a été possible de dresser une typologie des processus sous-tendant les disqualifications observables ainsi que des atteintes subies par l’objet (ce sur quoi il se trouvait mis en impasse ou en échec).

Il est apparu que les violences, qui ont pour finalité de maintenir l’objet sous emprise afin qu’il continue de remplir sa fonction, peuvent électivement porter sur les dimensions inhérentes à toute relation paritaire, de couple : soit l’altérité d’une part, soit l’économie de l’altérité d’autre part. Il s’agit là d’une analyse plus structurelle de la conjugalité, les dimensions existentielles de la vie conjugale supposant, pour être assumées à deux, le développement de processus distincts les traversant, processus constitutifs de la STUCTURE PARITAIRE engagée ici par la conjugalité.

C’est ce pourquoi il existe dans l’histoire du couple des événements précipitants, comme l’installation dans un espace commun, le mariage, la naissance d’un enfant…, car elles peuvent exacerber ce qui fait une parité problématique.

Ce qui permet d’expliquer que les violences surviennent dès lors qu’il ne s’agit plus d’en rester à une idéalisation du lien amoureux mais de le mettre en œuvre, en couple. Ce pourquoi elles vont apparaître dès lors que l’amour initial tente de se constituer en une relation paritaire stable en se projetant sur une certaine durée : quand il s’agit concrètement de PARTAGER, quand cela engage de la RECIPROCITE, et non plus seulement de la MUTUALITE.

D’où le tableau suivant dégageant les principes constitutifs de la relation conjugale comme structure paritaire. Il s’agit de bien de principes ou de processus et aucunement d’une vision morale de la chose. Cela veut dire que le couple ne va se constituer et se développer comme tel qu’à la condition d’être à même de soutenir ces principes structurels ou processus.

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Les dimensions du lien amoureux comme structure paritaire

Q : Convenons d’en rester là pour aujourd’hui. Il faut du temps pour assimiler ces nouvelles perspectives de travail.

Perversions narcissiques et emprises conjugales : une approche psycho-criminologique (agressologique et victimologique) 5-

Entretien 5- Deux processus, Déni et Défi, au centre de l’analyse croisée avec la structure paritaire

Q : Vous allez encore plus loin dans vos schématisations puisque vous en venez à différencier deux modes fondamentaux d’atteinte au lien conjugal en tant que structure paritaire : le déni et le défi.

PP : Ce sont là deux modalités distinctes, tout à fait spécifiques d’atteinte à la structure paritaire dégagées par la psycho-criminologie, en particulier à propos du harcèlement (LM Villerbu, 2014), et qui permettent d’aller plus avant dans l’analyse structurelle des relations d’emprise conjugales.

Q : Peut-on aller jusqu’à dire qu’il s’agit d’une autre façon de penser la psychopathologie car vous ne faites alors plus aucunement référence à l’idée de structure ?

PP : Il s’agit effectivement de rendre compte de la pulsion d’emprise sur d’autres bases que les structures psycho-pathologiques, comme le fait notamment Dorey quand il distingue emprise obsessionnelle, paranoïaque et perverse. Quant aux notions de déprédation, spoliation, de destruction sous-tendus par l’envie ou encore celles « d’atteintes aux fondements narcissiques de l’objet, de neutralisation de son altérité », « d’atteintes portées à l’autre en tant que sujet désirant » (Dorey), elles apparaissent bien trop générales et homogénéisantes pour éclairer de façon affinée la clinique.

La clinique victimologique invite à penser différemment. Une autre psychopathologie se dessine ici à partir d’une analyse des modes d’atteinte à la structure paritaire amoureuse et à leur intentionnalité sous-jacente, dans un dégagement du sens des actes à partir des actes eux-mêmes, de ce qu’ils visent et engendrent comme effets psychiques sur celui qui en est la cible.

A partir de là, une autre approche de la « pulsion d’emprise » en devient possible : -selon la dimension de la structure paritaire qu’elle vise électivement ; – selon le mode d’atteinte à autrui développé. Toute Emprise est sous-tendue par une problématique centrale, une visée ou une intention qui se fait insistante, permanente, au-delà de ses expressions phénoménales. Celles-ci procèdent de deux intentionnalités sous-tendant le projet « pervers », sa trame, et seule une analyse sur la durée du processus d’emprise permet de les repérer à travers ce qui fait l’objet de harcèlement.

Q : Il s’agit donc, avec le déni et le défi, de deux modes distincts, irréductibles l’un à l’autre, de déconstruction de la relation, et que l’on va voir s’exercer sur les dimensions constitutive de toute structure paritaire ?

PP : Oui. Le DENI implique la destruction de l’objet, sa disparition ou sa consumation, selon qu’il porte sur l’altérité ou les avoirs. Il renvoie chez le pervers, à une absence totale d’utilité ou de valeur chez l’autre. Etre pour le pervers suppose ici une absence totale de différence ou de contradiction : toute expression/manifestation d’une différence est insupportable et doit être détruite car l’autre n’est ici recherché qu’au titre de la possibilité d’affirmation d’une toute-puissance. Son consentement n’est donc aucunement recherché.

Le DEFI, quant à lui, suppose à l’inverse la persistance de l’objet puisqu’il s’agit de sa consommation sans jamais tout à fait le consumer. Il s’agit de lui faire rendre les armes, de lui faire céder ce en quoi il se refuse, de lui extorquer son consentement : toute résistance est provocation à faire céder l’autre.

Dans cette lutte l’objet sera immanquablement perdant car soit il devra renoncer à son objet et la perte sera narcissique (s’être trompé), soit la perte sera objectale (l’objet sera perdu comme investissement). Quant au pervers, il y trouvera toujours son compte pourvu que son objet ne lui échappe pas.

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Définition unilatérale et arbitraire des critères de compétence de chacun et de répartition des responsabilités

DENI : « tu n’es rien sans moi »

DEFI : « sois un autre, celui que je veux que tu sois »

Appartenances et Solidarités

Définition unilatérale et arbitraire des critères et des domaines de partage des responsabilités et des solidarités

DENI : « tout ce qui est à toi est à moi, tout ce qui est à moi est à moi »

DEFI : « tu n’es que ce que je veux bien que tu sois, tu n’as de place que celle que je te concède »

Axe de l’ECONOMIE DE l’ALTERITE ou de la CAPACITE RETRIBUTIVE

Reconnaissances et Obligations

Définition unilatérale et arbitraire des critères de reconnaissance et de mise en œuvre des responsabilités.

DENI : « tu ne vaux rien sans moi »

DEFI : « Fais comme moi » : se poser comme modèle et contraindre l’autre à aller au-delà de ses normes et valeurs, à aller au-delà de ses interdits, à adopter d’autres normes pour un supposé plus de valeur

Mérites et Efficience

Définition unilatérale et arbitraire des critères de qualité de l’engagement et de la valeur de la contribution de chacun.

DENI : « ce que je fais et suis est bien, ce que tu es et fais est nul »

DEFI : « tu n’en fais jamais assez »

 

Des positions relationnelles symptomatiques d’une instrumentalisation en deviennent définissables comme l’utilité, le sous-fifre, le placardisé, le pis-aller,  le bouche-trou, le faire-valoir,  la tête de turc,  le laissé-pour-compte (Villerbu et Pignol, 2017).

Q : Vous avez à plusieurs reprises insisté sur la fonction pragmatique de ces différentes schématisations dans la rencontre avec les sujets victimés. Comment en faites-vous usage dans votre pratique d’accompagnement ? Quels en sont les modes d’emploi ?

PP : Cette question mérite un long développement puisqu’il s’agit de la pragmatique de cette modélisation et ferait, si vous le voulez bien, le sujet d’un autre entretien…

Q.: Alors un autre entretien en perspective ?

PP : Tout à fait.
Entretiens réalisés en septembre 2016. Cellule de Victimologie du CHGR, Rennes.

BIBLIOGRAPHIE

Choneau L. (2014) : Je te veux impeccable. Une histoire de violences conjugales. Témoignage de Rachel Jouvet. Paris, L’Harmattan.

De Neuter P. (2013) : Pourquoi un homme est-il si souvent un ravage pour sa femme ? Dans M-J. Grihom et M. Grollier : Femmes victimes de violences conjugales. Une approche clinique, PUR, Rennes, p. 31-42.

Dorey R. (1981) : La relation d’emprise, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 24, p. 117-140.

Eiguer A. (1989) : Le pervers narcissique et son complice, 1ière éd., Dunod, Paris.

Kaufmann J-C. (2008) : Agacements. Les petites guerres du couple. Paris, Le Livre de Poche.

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Pignol P. (2011) : Le travail psychique de victime. Essai de psycho-victimologie, Thèse de Doctorat, Université de Rennes 2.

Pignol P. (2013) : Guidance psycho-victimologique auprès de personnes victimes de violences intraconjugales. Deux outils d’intervention. Dans M-J. Grihom et M. Grollier. Femmes victimes de violences conjugales. Une approche clinique, PUR, Rennes, p.

Racamier P.C. (2012) : Les perversions narcissiques. Payot, Paris.

Villerbu L-M., Pignol P., Winter A. (2014) : Violences conjugales et contextes conjugaux violents. Des traces pour des expertises. Dans G. Lopez : Aide-mémoire de l’expertise pénale psychologique et psychiatrique, p. 229-44.

Villerbu L-M. (2014) : Le harcèlement dans tous ses états. Approche psycho-criminologique d’un phénomène judiciaire, le harcèlement. Centre de Criminologie et Sciences humaines Midi Pyrénées, Albi, 2014. PWP, www.villerbu-crimino.fr

Villerbu L.-M. : Contextes conjugaux violents, CNAM, 2016. PWP, www.villerbu-crimino.fr

Villerbu L-M, Pignol P. (2017) : Psycho-victimologie, émergence de la victimologie générale en sciences humaines cliniques. Renouvellement conceptuel, invention de pratiques. A paraître.

Wagner C. (2012) : Relation d’objet dans la perversion narcissique. Se soutenir, déconstruire l’autre. L’information psychiatrique, 88, p. 21-28.

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