Sur le diagnostique criminologique : Des questions insistantes.

L-M Villerbu(2003) Remarques critiques sur les notions de dangerosité et vulnérabilité psychiatrique et criminologique en psycho-criminologie. In Villerbu L-M, Ambrosi A., Gaillard B., Le Bas P., Dangerosité et Vulnérabilité en psycho-criminologie. L’Harmattan, Paris. Pp. :7-61

Extraits de texte :

« Le titre de l’ouvrage et des travaux qui l’ont conduit est bien que nous sommes dangereux de notre vulnérabilité… notre infortune conduit notre propre criminalité non pas par une relation causaliste mais parce que la disparition d’autrui comme échange et communication donne libre cours aux pulsions mortifères….

….. « Une socio-axiologie des productions de savoirs… le déplacement des diagnostics, la disparition de certains d’entre eux comme le développement très médiatique d’autres dénominations traduisent la pénétration d’instances extérieures à la psychiatrie asilaire originaire qui ne retrouve pas dans le formes comportementales offertes les descriptions léguées par des années d’observation d’une chronicité entretenue… »

……………..

L-M Villerbu (2009) Catégoriser des violences infractionnelles. Entre criminologie et psychopathologie. Une inactualité, une approche éthique et politique. In, (sous la direction de F. Chauvaud La dynamique de la violence. Approches pluridisciplinaires.PUR. Rennes. p.91-101.

Extraits de texte :

« Paradoxalement et en dépit des découvertes du XXe siècle c’est comme si nous continuions, sur la lancée du XIXe, à penser en terme de positivités (de dangerosités), que l’on soit où non partisan de l’évaluation. Comme si le droit lui-même, dans son usage, n’avait bougé sur ses assises. Avec une différence et elle est de taille :

  • la surévaluation des savoirs médico-psychologiques dont le propre est de méconnaître, le plus souvent, toutes les problématiques d’opportunités ou d’occurrences,
  • la surévaluation qui a fait ajouter à la dangerosité psychiatrique ((toujours pour autrui), une dangerosité criminologique (toujours pour autrui), qui cherche toujours ses spécialistes, dans une cumulation des savoirs au lieu d’en chercher les conditions dans une révision des questions.
  • la balance constante et repérable au cours des décennies entre une entrée dans le phénomène criminel par le modus operandi (actuarialité) ou par le modus vivendi (processus). »….

À suivre…………..

L-M Villerbu et al(2010) Vers un diagnostic psycho-criminologique. In Mbanzoulou P. Bazex H., Razac O., Alvarez J., Les nouvelles figures de la dangerosité. L’Harmattan. Paris. Pp.113-129.

Extraits du texte : « Quatre champs d’observations » :

  • Dangerosité/versus vulnérabilité : la dangerosité observable au plan criminologique est en fait une induction, faite sur la base d’un mode d’existence dont il faut chercher les contextes psychiques et sociaux vulnérant ou susceptibles de l’être. Chacun est dangereux là où il est vulnérable et les lieux de vulnérabilité sont multiples.
  • Vecteurs existentiels critiques : une situation existentielle pensée en termes de complexité, sur la base de vecteurs constitutifs de toute situation infractionnelle : le modus operandi et ses possibilités d’adaptation au changement imprévus, le modus vivendi et ses capacités à sortir des impasses axiomatiques, les opportunités, et leur fabrication, l’organisation psychique systémique et les aménagements de ses décompensations. Non point chercher dans ces quatre vecteurs des indices en soi de dangerosité, mais considérer dans chacun d’entre eux, les impasses et décompensations psychiques, sociales réaménagées sur un mode délinquantiel spécifique.
  • Opérationnalisation de l’hétérogénéité psychique. Si en terme statique il est possible de penser en terme de co-morbidité, (juxtaposition de prévalences disciplinaires) en terme dynamique on pensera  dans une référence aux aspects polymorphes des manifestations réactionnelles de souffrance psychique ou de désarroi. Polymorphes au sens où l’on rendra équivalente toute perturbation d’un système psychique qui emprunte comme voies privilégiées les attaques au lien social, en s’en prenant aux pouvoirs qu’ils représentent : justice et délinquance, formation et échec d’apprentissage, socialisation et invalidation des institutions référentes, troubles somatiques et mises en cause des pouvoirs médicaux…Polymorphisme que l’on dira intra et extra délinquantiel, sur un mode non aléatoire.

Le polymorphisme extra délinquantiel va de pair avec un polymorphisme intra délinquantiel suivant des pentes privilégiées, qui paraissent raconter une histoire lorsqu’elles sont mises bout à bout, mais qui sont d’abord l’expression d’une forme d’attaque du lien social, procédant par essai et erreur, à la recherche d’une forme ou d’une gestalt existentielle infractionnelle sans défaut (une œuvre élaborée sur un psychotraumatisme originaire qui a fixé une fois pour toutes une néo réalité). Si des éléments actuariels aident à cette constitution ce qui est premier pour l’évaluation est d’abord la recherche de production d’une forme existentielle, et dans un tel contexte de pensée, on voit bien que ce qui devient essentiel est la recherche de ce que l’infracteur découvre dans la commission de l’infraction, dans le schéma mis en œuvre, avant  pendant et  après. Nul besoin absolu d’agressions subies de la part d’un tiers puisque ce qui sera déterminant se tiendra dans l retentissement de la brusque rupture d’un sentiment de continuité dont on ne se remet pas.

Ce que le criminel apprend de  lui-même comme aménagement subjectif est plus important, ici, que ce qu’il apprend dans ses essais de sécuriser son environnement infractionnel. Une victimologie/agressologie de l’agresseur naît de ce mouvement de retour sur lui-même. Et devient nécessaire pour penser la réitération.

  • Opérationnalisation des temps de l’agir, ou la temporalité actée. Si nous attribuons à la vie psychique un mouvement propre, identifiable dans les formes infractionnelles, ou autres, qu’elle peut prendre, nous sommes conduits dans le même temps à  poser la question d’un temps et d’un rythme de cette activité psychique.

A ce titre c’est la notion de séquentialisation de la vie psychique qui viendra répondre au mieux aux différents temps élémentaires qu’une observation statique vient mettre en évidence. Le polymorphisme est séquentiel et chaque séquence de vie, i.e. chaque manifestation d’interpellations de l’autre ou quête pulsionnelle, dans ses pouvoirs supposés,  doit emprunter des voies qui viennent traduire les impasses des précédentes, impasses qu’une victimologie empirique sociologique identifie sous la forme de victimisation secondaire et qu’en terme psychocriminologique nous pouvons identifier comme l’épuisement des ressources structurelles d’une forme existentielle. Les séquences existentielles, leur repérage demande de nouveaux dispositifs d’analyse.

Mais l’on doit aussi tenir compte de ce qu’une psychologie dynamique non référenciée à la criminologie a pu désigner sous la forme générique d’une logique de l’acte. Dans une approche psychocriminologique, une telle logique de l’acte ne peut prendre sens et s’incarner qu’en termes de séquences, de  rythme vital. Si l’on doit au champ analytique la découverte de ce qui fait l’acting out ou démonstration agie de la valeur de soi dans la mésestime dans laquelle on croit être maintenu, le passage à l’acte comme la traversée de l’altérité et l’effacement de tout autrui, on doit admettre que ces deux logiques sont essentiellement des logiques de rupture. Logiques ne tiennent pas compte des logiques cycliques ou de retour. Ces dernières impliquent dans un polymorphisme extra ou intra délinquantiel, des formes dynamiques telles que le retournement en son contraire, actif versus passif, ou la forme destruction versus réparation.

L’identification de ces logiques actées dans le temps est essentielle et vraisemblablement là encore dans une certaine mesure les considérations actuarielles non réduites à elles mêmes, traversées par les compositions d’actes décrites par de Greeff sont nécessaires. L’enchevêtrement des espaces psychiques est alors une condition pour penser la réitération, tenant à la fois) des logiques de ruptures et à des logiques cycliques

2- La sortie d’une impasse des politiques de savoir : Vers un diagnostic psychocriminologique de la dangerosité ?

Deux axes s’en dégagent : crimino-psychologique dans une logique d’imputation entre un auteur virtuel et un acteur supposé, patho-biographique dans une logique de la crise entre une organisation et l’aménagement de ses fractures.

Les mutations de nos références scientifiques, de nos idéologies et de nos utopies, impliquent d’autres missions et d’autres organisations de savoirs, sans céder sur l’éthique et la déontologie. Du danger comme principe inclus dans un environnement (un environnement criminogène en soi), ou dans une entité personnelle (une dangerosité potentielle portée par des structures mentales), l’analyse se déporte vers une étude des  risques contextuels relevant des modes opératoires, de l’histoire personnelle et de l’environnement actuel, des opportunités, et de modes d’aménagements structuraux ou axiomatiques… Toute une série de représentations vacille impliquant une dimension nouvelle de la temporalité et de la crise, du passé historique délinquant ou non, et des constructions réactionnelles, de l’apprentissage de la criminalité et des vigilances à exercer à partir d’un environnement donné.

3-Un renversement de positions, les bases d’un diagnostic criminologique dans une approche psychocriminologique.

La clinique psychocriminologique subvertit les quatre vecteurs habituels d’une enquête crimino-psychologique incluant le modus operandi, le modus vivendi, l’opportunité et la construction psychique…pour n’en observer et ne mettre en expérience que les temps de crise que ces temps se donnent à voir en chaos ou en constructions raisonnées : des données observables, fabriquées, des impasses et des décompensations.

Loin d’être un avis sur la dangerosité à venir, c’est une étude dynamique des vecteurs de fragilisation ou de vulnérabilités liées tant à  la personne psychologique qu’à son environnement comme dimension essentielle. Ou encore, qui loin d’être une affaire de spécialistes du psychisme ne peut se penser, se représenter et être mise en études que dans un cadre d’institutions et de personnes en réseau ; lesquelles loin de n’être qu’une combinaison de mondes pluridisciplinaires ne peuvent se réaliser que dans la création et l’offre de plateaux techniques, ou de plate forme de compétences, vers un objet rendu commun et toujours différent pour chacun des partenaires dont les compétences sont a priori formatées par des enjeux disciplinaires eux mêmes toujours en voie d’être dépassés et obsolètes.

C’est la projection d’un concept renouvelant  les représentations du danger (comme potentialité) et  des  dangerosités (comme risques énumérables), dans un mode opératoire et psycho-criminologique, le diagnostic criminologique. Un tel diagnostic, comme on le voit, n’est pas un diagnostic portant essentiellement sur un individu moyen, rendu et visible par quelques fonctions ou éléments de son histoire criminelle, mais un diagnostic dont la complexité repose à la fois, sur les trois cliniques que nous avons énumérées, et sur la remise en cause de la distinction trop évidente des dangerosités régionales ou territoriales que sont les dangerosités psychiatriques ou criminologiques.

Le diagnostic criminologique dans une approche psychocriminologique est une pensée complexe qui fait du chaos le lieu d’une modélisation[1] et ne réifie aucunement un moment comme s’il s’agissait d’un état. Il pose par principe que l’on a à faire,  ni à un homme pourvu ou dépourvu de raison, ni d’une trajectoire criminelle qui serait le lieu d’un parcours à l’état naturel, mais à un lieu ou à un site vulnérant, où penser la crise, la désorganisation des prises et des emprises sur le monde et sur soi. »

……………

Villerbu L-M. (2011) Violences infractionnelles, p.358-361. In Tzitzis S., Bernard G., Jolivet D. sous la direction de, Dictionnaire de la police et de la justice. Dunod.

  • Des territoires de savoir sur les violences.
  • Des élites en phobie et les corollaires
  • Des mutations à prendre en compte pour donner du « temps » aux violences
  • Des violences en général aux violences infractionnelles

Extraits du texte :

« Les violences infractionnelles se sont faites de plus en plus focales et locales – focales en prenant acte de ce qui devenait intolérable dans les espaces privés que pouvaient être la famille, l’entreprise ou l’état, dans leur être et dans leurs appartenances, – locales en démultipliant les lieux et les modalités relationnelles interdites : violences domestiques, physiques, sexuelles, psychologiques (conjugales, à enfant, à conjoint, à ascendants …) violences routières (alcoolémie, vitesse…),violences professionnelles(les harcèlements psychologiques, moraux sexuels…),urbaines (vandalisations, incivilités…), sexuelles (viols et agressions, atteintes, harcèlement),sectaires (listes de groupes ou mouvements criminogènes, maffieux, organisés )etc.

De focales en locales ces violences infractionnelles suivent le même modèle  épistémique de catégorisations qui au cours du XIXe siècle, dans la construction de l’aliénation, s’est décliné en démences et monomanies[2]. Il fut un temps où la médicalisation des violences infractionnelles insatisfaite  de la seule référence à la démence ordonna les troubles du comportement en -manie(les monomanies intellectuelles, affectives, instinctives…troubles de la volonté, du jugement, de l’intelligence, des affects) en supposant des lésions qui se déclineront en autant de formes que de troubles susceptibles d’être décrits[3]. Certes nous sommes dans cet autre temps : les lésions dont le modèle inaugural était somatique deviennent des déliaisons, carences ou excès qui tantôt s’organisent sur une défaillance intra psychique(le clivage), tantôt intra-subjectif(les métamorphoses de la conflictualité), tantôt intersubjectif (la relation à l’autre comme genres, classes, statut socio-économique…); il n’est plus aussi évident que l’esprit de catégorisation emprunte aux thématisations nosographiques médicales leur pouvoir et leur légitimité.

Une désappropriation médicale est en cours, une rappropriation se constitue par un changement profond de paradigme : du libre arbitre fondateur de tout légitimité du punir et de la responsabilité, au voisin du vivre ensemble dont la sécurisation risque de parfaire des listes infinies de violences devenir infractionnel ».

À suivre………….

L-M Villerbu,
Pr émérite Rennes2-Paris VII

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[1] Le Maître V., Neau F. rencontre avec C. Balier. (2007) La violence de Vivre, Eres.
[2] Ballet G., et al. (1903) Traité de Pathologie mentale. Octave Doin édit. Paris.
[3] Voir par exemple ce qu’en écrit Marcé L-V. (1862) Traité pratique des maladies mentales. Baillière et fils. Paris. Egalement l’usage qui en est fait ou non, dans l’excellent travail de Pereira A. (1845) Discussion médico-légale sur la monomanie homicide invoquée comme moyen de défense dans le procès criminel de Blottin. Annales Médico-psychologiques, pp.3-35

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