Criminologie et diagnostiques : Un terrain en voie de reconversion.

De la nécessité de modéliser.

Diagnostic Orientation Traitement : le D.O.T., un tryptique dynamique dans l’approche psycho-criminologique

L‘approche méthodologique en psycho-criminologie implique que l’on se donne bien les moyens tant heuristiques que cliniques de distinguer les trois phases d’un processus typique : diagnostic, orientation, traitement. Ceci est d’autant plus important que la pratique diagnostique contemporaine  donne trop souvent l’impression d’être seulement issue des deux autres éléments du tryptique, sur le mode : nous ne définirions que ce que nous sommes en capacité de changer ou de contribuer à changer.  C’était d’ailleurs à partir de cette formule que Legrand du Saule définissait la non responsabilité pénale : sommes-nous en capacité d’apporter un changement. Si la réponse est non, alors la responsabilité ne peut être atténuée.

Il faut prendre acte que si l’un ou l’autre des dimensions Orientation/Traitement se trouve bien impliquée dans une certaine construction du diagnostic, celui-ci d’un point de vue expertal prend également sa source dans une série d’autres données établies et que sa fonction peut se clore à l’exposition d’un état des lieux(ce qui suppose la connaissance des processus vitaux  d’un organisme) pour en déduire, lorsqu’il est atteint ( défaillance interne ) ou blessé ( attaque externe), une série de recommandations qui visent, non pas sa modification mais ses éventuelles compensations « déplacées ».

Ainsi d’une clinique diagnostique portée sur l’état d’un plaignant  et calculée en termes de réparations « financières » de dommages, moraux ou psychiques. Ainsi d’une clinique diagnostique portée sur «  le sens d’un acte infractionnel » dans un parcours de vie. Ici ce qui se lit comme pratiques infractionnelles et déviantes doit chercher ses sources et ses modes dans le jeu de quatre vecteurs : un modus operandi (l’instrumentalisation d’une situation), un modus vivendi, (un axiome existentiel), des opportunités (au-delà des aléas) et une organisation éventuellement pathologique (séméiologie psychiatrique).

I- Tout diagnostic suppose trois temps sinon trois interlocuteurs. Prenons le cas du diagnostic psycho-criminologique expertal : un diagnostic d’état, un diagnostic d’orientation, un diagnostic thérapie.

1- Un diagnostic d’état suppose dans un contexte psycho-criminologique expertal que puisse se tenir un état des lieux post traumatique ou post stress et qu’ainsi la connaissance d’un mode de fonctionnement permettent au vue d’un état rendu déficitaire, défaillant ou perturbé de dire l’origine et le trajet  des changements ayant modifié cet état. Une connaissance approfondie d’un état ante traumatique ou ante stress est supposé. Cela tout aussi bien pour le plaignant que l’auteur supposé.

Cet aspect  du diagnostic ne vise aucunement à modifier une situation mais à en connaitre les origines, à en proposer les conséquences  en termes de dommages.

2- Bien différemment se présente un diagnostic réalisé à partir des enjeux d’orientation et de traitement qui contiennent et condensent en propre leur diagnostic ; diagnostic qui  implique des enjeux professionnels, territoriaux et scientifiques différents: une construction au service des valeurs et des normes scientifiques mises au service de prescriptions. Ainsi peut-on dire qu’un tel diagnostic, au vu de ce que celui qui le produit sait des effets de se prescription territoriale (être orienteur, être thérapeute, être éducateur…) puisse auto prescrire :

  • les dimensions inhérentes à son art, sa connaissance des réseaux et dispositifs d’accueil
  • en fonction, pour les uns des cadres et définitions de son mandat, (une ingénierie sociale ou socio-judiciaire, socio-scolaire, socio-intégrative…
  • pour les autres de  ce qu’il a été convenu de dire « sa personnalité », («  on travaille d’abord avec sa personnalité »)
  • d’orientation au sens où celle-ci se met en état de prescrire une règle générale pour un individu moyen et ce faisant espère pouvoir en tirer des connaissances sur les effets de ses préconisations.

Exemple : lorsque l’on évoque la justice rétributive, dans sa philosophie, ce qui se lit en répression contient à la fois expiation et prévention (intimidation/réinsertion) tandis que son ingénierie pénale se distribue en des modes bien différemment variés, facilitant ou non les objectifs affichés de la rétribution.

Exemple : dans un contexte médico-social ou médico éducatif l’orientation rationnelle (placement/déplacement) des enfants et adolescents en fonction de l’évaluation d’un Quotient intellectuel ou de Troubles du comportement fait souvent fi des conditions de construction du milieu originaire (maltraitances subies, agressions subies,…) pour ne retenir que ce qui des observations actuelles orientent vers la production de telle ou telle débilisation ou troubles du comportement. Il n’est dans ce cas nullement certain que l’humanisme à visée idéologique thérapeutique ne constitue pas dans les faits une double peine pour les uns et pour les autres. On ne peut, comme dans le cas précédent, négliger les effets iatrogènes des dispositions prises dans un objectif  d’orientation : de sauvegarde, survie…

Sans la connaissance et l’attention portée aux effets iatrogènes et autodestructeurs des mesures prises la solution ne s’avère guère plus avantageuse tant du point de vue sociétal que personnel.

Notes et remarques : c’est le plus souvent la sociologie qui est sollicitée pour étudier les effets d’un pouvoir d’orientation et de sa gouvernance, l’orientation est normative et tel se présente le droit pénal.

A la manière d’une géographie sociale ou humaine la sociologie en usage ici, en dresse des cartes (normes et écart à aux normes, la production des écarts aux normes, la fabrication de normes…), se permettant parfois d’en faire une histoire, d’en décrire les actualités ou non. L’orientation est d’abord politique, que celle-ci soit une politique de la santé, une politique sociale ou une politique criminelle, qu’elle prenne sens ou non dans une politique de santé publique ou communautaire. C’est bien d’un individu moyen dont il s’agit quitte à ce que celui-ci soit distribué en classes ou typologie, en appartenances ou en réseaux. L’orientation est d’abord une question de pouvoirs et de sociologie des pouvoirs s’étayant sur des savoirs locaux ou disciplinaires (la gouvernance moderne et post moderne).

Ainsi en est-il de la psychométrie(en réalité une axiométrie) comme, de l’étude des capacités aptitudinelles ou des compétences censées être ou devoir être privilégiées pour une intégration ou une adaptation. On conçoit bien ce faisant l’alliance objective et réductrice des sciences criminelles, du droit pénal et de la sociologie qui ne voient dans la criminologie qu’un effet de description aux variations disciplinaires susceptibles d’être inventoriées : un art de la gouvernance capable d’en susciter les critiques, au besoin de prendre des positions idéologiques puisqu’il s’agit avant tout de politiques. Aller ou non dans le sens d’un pouvoir demeure le fond constitutionnel de telles études, quitte à ce qu’elles défendent éventuellement un point de vue au nom de valeurs sociétales et des normes de gouvernance disponibles ou à venir. Idéologie et contre idéologies font en quelque sorte scènes au sens ou l’entend Greimas.

  • De traitement au sens où celui-ci, de quelque manière que ce soit, fait de la référence à la subjectivité non plus un malentendu mais une norme existentielle, constitutionnelle.

Que ce qui fasse traitement s’identifie sous une forme éducative ou thérapeutique, de veille ou de soin.
Comme dans le cas précédent le diagnostic s’élabore des effets reconnus et expérimentés, de la prescription, tels qu’ils sont reconnus : critiqués ou idéalisés.
Un exemple parmi d’autre de cette spécificité : dans ce cadre la référence à l’éthique se fait toujours plus forte que la référence à l’idéologie ou aux contre idéologies, ou encore le recul systématique devant ce qui ferait science ou  scientifique au profit de valeurs singulières, de la démesure de l’être face à un supposé- savoir ou sachant dont les interventions ne peuvent qu’être  scientistes.
Dans le diagnostic issu des effets reconnus de l’orientation comme dans le diagnostic issu des effets attendus et reconnus de la thérapeutique, etc.…, l’auto-prescription est une forme larvée de diagnostic. C’est l’orientation comme c’est le thérapeutique qui fait le diagnostic : le «  pragmatique » est souverain et sans doute est-ce aussi pour cela que se revendique de l’un et l’autre coté « de la méthode », moins comme organisation du savoir et de la présence que comme idéalités référentielles (le diktat de l’histoire de la cure analytique par exemple). Dans ces mises en perspectives, nominalisme et matérialisme pragmatiques sont deux extrêmes qui se joignent.

Exemple : le travail de synthèse des intervenants multiples analysée sous le primat du vécu de l’expérience/expérience vécue. La recherche de la singularité devient très proche de la recherche d’une vérité non relative ou hyper relative aux conditions de présence. La référence à l’éthique fait office de méthode et la division entre chercheurs et praticiens s’exacerbe. (Entretenant la distance université/laboratoire et terrains). Le dit sujet est à tout moment au risque de disparaitre (on sait pour lui ce qui lui serait dommageable en terme d’instrumentalisation et de chosification) dans des polémiques que les mises en scène de l’éthique dramatisent et décontextualisent. Toute recherche  sur un « appareil psychique » devient évaluation indue et le dit sujet n’a pas voix au chapitre puisque dans l’ignorance où il serait de son état il ne pourrait que se symptomaliser davantage au détriment du travail de désymptomalisation, objet de cure.

II- Une question de méthode. Problématiques générales.

1- Enumérons les méthodes répertoriées en sciences humaines, sociales et cliniques, elles se fondent sur deux  perspectives aux attendus et effets dissemblables.

Comparative. Cette perspective se situe cependant sur deux registres très hétérogènes mais le fondement est le même ; l’approche est longitudinale. Il y a toujours un avant et après. Les modalités empiriques  de mesures empruntent aux modalités narratives, avec plus ou moins de sophistication, leurs découpages. Une histoire, toujours s’écrit, quelles qu’en soient les formes de discursivité.

  • La méthode longitudinale qui présuppose un mouvement constant  de progression-régression/stase ou fixation, que ce soit dans une approche comparée de groupes rendus homogènes ou d’individu par rapport à lui-même, dans le temps ou dans ses espaces. Il est possible de faire varier, l’âge, le sexe, la condition sociale, l’état psychologiquement ou psychiatriquement identifiable….les climats (les systèmes de pouvoirs).

  • Dans cette référence il est également possible de procéder par strates sur chacun de ces variables ( à cote de l’approche développementale, l’approche différentielle…)Dans tous les cas, c’est d’ un état qu’il est traité et il est certainement intéressant de constater que les déploiements de telles méthodes aient eu leurs heures de gloire dans les champs de l’éducation, de la psychiatrie, de la description des classes sociales et des appartenances, des offres de dispositifs et de leurs effets concurrentiels. C’est une méthode de gouvernance quitte à ce que dans ses fondements ou ses retombées elle laisse apparaitre des éléments de théorie épi génétique.

Contraste. Non pas à l’opposé de… mais parallèlement à la précédente, celle-ci ne tient pas son fondement dans une approche comparée qui constitue des groupes par opposition, mais dans un effet permanant de contraste qui oblige à construire le modèle (modélisation) dans lequel s’inscrivent ces contrastes.

  • Nous ne sommes plus dans une construction narrative empruntant à la discursivité une temporalité narrative mais dans une construction où le temps comme temps d’apparition disparait des préoccupations au profit d’une spatialité. La référence se fait aux théories du « discours » telle que L. Binswanger en a laissé des éléments dans l’analytique existentielle ; et notamment dans ses propositions d’analyses anthropologiques de la disproportion. Ce n’est plus l’adresse faite  à l’autre qui est au premier plan (information/communication) mais le mode d’auto engendrement  de l’adresse faite à l’autre comme un autre soi même, aux risques de s’ y oublier ou de l’y oublier, et d’invention d’un monde propre, tel qu’en lui même il se construit.
  • Au plus près de la formule expérience vécue/vécu de l’expérience, c’est le second terme de cette formule qui est ici pris en compte. Le vécu comme ambiance, est le média d’accès aux conditions de paraitre de l’expérience qui a toutes les allures d’un trouvé-créé-inventé, d’une chute ou d’une précipitation.

Dans ces références l’on va trouver – aussi bien les méthodes de l’observation participante (se rendre à l’autre tel qu’une différence, laquelle et comment ? puisse s’éprouver) – que à l’autre extrémité, la méthode pathologique (la pathologie offre la diffraction qui rend visible les éléments essentiels d’un fonctionnement qui sans cela ignorerait ses conditions).

Loick M. Villerbu
ICSH
Gis CrimSo
Université Rennes 2
Pr émérite R2
Pr émérite Paris VII-Diderot
Directeur de recherches Paris VII. Ecole doctorale Recherches en Psychanalyse.

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