Métiers de la Criminologie, compétences, emploi, profession.

Loick-M. Villerbu , Université Rennes 2, Septembre 2010.

Des emplois en mal de compétences.

Quel est le rapport entre une discipline académique enseignée à l’université et le marché du travail ? La question  devient particulièrement épineuse à propos de la criminologie. D’une part parce que nombreux sont ceux qui en France ont contesté et contestent qu’elle puisse être académique (en en dénonçant l’agrégat disciplinaire). D’autre part, parce que certains de ceux qui la promeuvent  comme discipline à part entière, tenant son objet de la complexité qu’elle requiert, peuvent vouloir faire entendre que l‘essentiel se tient dans  la formation devenue académique : la profession se donnerait de surcroit à qui le souhaiterait (facilitant alors, paradoxalement, tous les auto-engendrements). Le problème est qu’il existe un référentiel métier officiel, codifié et que le fait d’y figurer exige une définition des postes à offrir pour des projections de carrières.

Le rapport officiel remis à Mme la Ministre V. Pécresse lors de la fin des travaux de la Conférence Nationale de Criminologie fait état à ce sujet d’observations qui demeurent des plus curieuses sur les mœurs contemporaines. D’une part parce que contrairement à ce qu’on affirme trop vite il y a des formations en criminologie qui faute de pouvoir se faire reconnaitre académiquement ont pris la voie des DU, DIU, institutions privées… (Et depuis l’ouverture de la Conférence on assiste à une multiplication de ces offres)… souvent en avançant masqués (il y aurait une liste de mots codes clés  autour des violences, ou de la victimologie, de la psychanalyse et du droit, du judiciaire… aisés à établir !). Ensuite parce que l’ouverture de ces diplômes inventorient une masse non négligeable de secteurs de la vie sociale et professionnelle ou de telles compétences sont, pourraient, devront… être requises dès lors que les créations de compétences suivent les mutations sociales et politiques.(dans les secteurs de la fonction publique d’état, de la fonction territoriale, des carrières juridiques, gestions ,études et conseils, santé (médecine, professions paramédicales, psychologie, sociologie, ethnologie), associatif, international, dans les métiers de la communication et de l’information). Le déclaratif des débouchés inhérents aux DU, etc. … dessine une géographie professionnelle extrêmement variés de ces possibilités.

De la discipline à son exercice : l’art des grands écarts.

Il est banal de dire ou d’avancer qu’un sociologue fait de la sociologie, ou qu’un psychologue fait de la psychologie… ou encore et inversement que la psychologie fait les psychologues comme la sociologie ferait des sociologues. Le médecin fait de la médecine et la médecine engendre des médecins… Ou encore que médecin travaille dans la médecine, le psychologue dans la psychologie et la sociologue dans la sociologie. Un juriste fait du droit et le droit engendre des juristes. Histoire sans cesse réitérée de la poule qui a fait l’œuf qui a fait la poule…, paradigme par excellence d’une pensée close et circulaire, conservatrice. Ainsi tantôt l’on affirme que le « terrain » fait les compétences, et de l’autre que l’université disciplinaire les absorbe. Contre toutes les évidences (et les polémiques anciennes) des stages obligatoires exigés par l’université, des formations continues proposées par l’université… sous la pression des inadéquations d’une formation « scientifique » qui s‘est éloignée de ses référentiels empiriques.

Pour une politique des compétences (et des excellences)

Une discipline académique ne délimite pas les frontières d’activités.  Des corps entiers de métiers peuvent disparaitre et d’autres se renouveler, trainer en longueur et devenir obsolètes. Diplômes et emplois sont historiques et datables, au même titre que les savoirs qui les référencient,  en fonction des utopies, des demandes ou des pressions dont elles peuvent être l’objet. Un exemple : Le psychologue de la psychologie en partant sur le terrain s’est fait psychométricien, spécialiste du diagnostic, thérapeute ou psychanalyse, analyste institutionnel, ergonome…directeur des ressources humaines etc.…. à partir du moment où la professionnalisation  des études est venue jouer contre l’a-professsionalité des disciplines académiques originelles. Les enjeux actuels engagés dans la réforme du titre de thérapeute après l’obligation faite au psychologue de se déclarer auprès des Directions de l’Action Sociale (et sanitaire) rendent compte des tensions et des luttes de pouvoir qu’engagent toute spécialisation.

L’employabilité Versus disciplines académiques. Une activité professionnelle rend compte d’une plate forme de compétences, qu’elle soit individuelle ou groupale. Si c’est bien toujours de « quelque part que l’on parle », identifiant par là l’absence de neutralité a priori et l’existence de biais dont il convient de saisir l’ampleur, c’est la notion référentielle de plate forme de compétences qui définit en dernière instance les corps de métiers. Et dans ceux-ci les professions : un choix s’effectue sur la base de compétences spécifiques, pour occuper un emploi, définissant un niveau d’employabilité, lui même défini par une série de critères, dont le critère économique.

Tout devient différent quand ce ne sont plus les seuls savoirs scientifiques qui définissent des emplois et des professions. Si l’on peut s’accorder à dire que ces derniers requièrent un seuil de compétences basiques, l’usage qui va être le leur est défini autrement : par des urgences et par le jeu incessant de ce qui dans la marge pousse à se faire reconnaitre.

Chaque engendrement de compétences renouvelle, dans des temps plus ou moins longs, des savoirs référentiels et des corps de métiers. Il n’y a de spécialiste que du temps créé par l’histoire. L’exemple des psychologues et plus largement des « travailleurs sociaux », est exemplaire. Dans l’administration pénitentiaire par exemple, le passage de ceux-ci aux CIP induit des bouleversements d’action et de représentation, donc d’offre et de demande, qui en changeant le cahier des charges, brouille les missions que l’histoire avait projetées. Chaque institution en définissant ses besoins prend en compte et fait un  calcul sur les pressions qui s’exercent sur elle. Le psychologue psychométricien avait une autre posture que le psychologue devenu diagnosticien par les techniques projectives et encore différent celui qui tend à ne vouloir se définir que comme thérapeute et sur un certain modèle univoque, perdant de sa fécondité à se vouloir exclusif.

Toute l’histoire de la médecine publique est à ce sujet exemplaire des conflits de partage, sans doute moins de responsabilités que de pouvoirs : la clinique psychologique des psychologues nait dans l’hostilité médicale des cliniciens somaticiens, le champ éducatif en envahissant le champ des gardiennages philanthropique, se donne des identités qui seront mises en difficultés par l’espace tout aussi envahissant des psy., psychologues et psychiatres… Des entités «  éducatives » et thérapeutiques se mettent en place et se constituent en territoires, et dans chaque entité des sous entités dont les conflits de pouvoirs, priment sur le partage des responsabilités.

La dérive des compétences construites sur un savoir référentiel unique hors de l‘usage que le collectif en fait est en quelque sorte l’image même de la contre démocratie, l’excellence se fait élitisme sociologique et lieu clos des idéologies ou des marchés à sauvegarder. C’est dire qu’il ne convient pas de laisser aux seuls universitaires, enseignants chercheurs monovalents par nature, le soin de conduire et construire les bases du lien social et professionnel ! Pas plus que sans contradictions il ne convient pas de leur laisser le soin de distribuer ce qui fait ou non discipline académique : ce serait une nouvelle fois, faire sauter « le politique », ou laisser celui-ci être confisqué par quelques idéologues dont la seule exigence et de maintenir leur pré carré. Le pré carré ? Une double ligne de villes fortifiées protégeant des frontières acquises[1].

[1] Bitterling D.(2009)L’invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien Régime, Albin Michel .Paris. Voir, la note de Vauban à Louvois en 1673.

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