Criminologie, entreprises morales, sexualités, etc…

14 juillet 2011

avec la collaboration de Anne Winter, Dr en psychologie, ingénieure de recherches ICSH-CrimSo, R2

Une actualité à la loupe.
Un récent article du  Monde, sous la plume de Rafaële Rivais, Ces épouses qui tolèrent l’infidélité (10/11 Juillet, p.24) devrait laisser le lecteur informé un tant soit peu critique, sur sa faim. Certes, l’affaire DSK véhicule tant les valeurs morales que les normes juridiques et pénales de l’un et l’autre coté de l’Atlantique. Mais, de fil en aiguille après avoir dérobé la parole aux victimes ( la découverte de la mythomanie !), puis sacralisée celles-ci plus que celle-là dans l’étude des allégations,( les victimes d’abus à caractère sexuel) et pour s’être laissé trop longtemps  à ne vouloir rien entendre, de peur que l’ordre social  ne se perturbe, l’on a engendré un enjeu sociétal plus critique, incisif et plus politique : la mise en cause et en suspicion de l‘ordre juridique et de sa capacité à faire au mieux. Certes cela non plus n’est pas nouveau mais la mondialisation de l’information (le tout savoir des quatre coins du monde, dans un temps virtuel) accélère le processus de démolition de la parole juridique et politique dans un secteur qui touche au plus près la valeur morale et psychologique de la personne : sa subjectivité et le meurtre toujours possible de celle-ci.

Cet enjeu, l’utopie d’un monde aux valeurs partageables, capable d’engendrer des déontologies acceptables, s’est dérobé aux critères d’études scientifiques et l’émotion aidant, un certain populisme est né (au demeurant nullement nouveau, l’étude attentive des journaux spécialisés dans le crime à sensations à la fin du XIXe est à ce titre très éloquent, comme l’avaient fait bien avant, la construction orales des complaintes). L‘excellence oratoire et procédurale des avocats se voit prendre le relais par la rue qui fait de sa réactivité une valeur probante de sa justesse d’opinion. Nous avons eu Outreau et les différents mis en cause,  ses juges et leur organisation, nous avons eu « Dutroux » et le laxisme d’une société peu regardante sur ses frontières morales et juridiques ( on peut d’ailleurs à ce sujet ne pas mentionner une victime collatérale : l’avocat de la défense, piégé lui-même, longtemps après par ses consultations de sites pédo pornographiques)  Nous avons Anne Sinclair et son conjoint…. et si l’on ne peut pas encore dire que celle ci fasse avancer « la cause des femmes », il n’en demeure pas moins qu’elle est devenue, non le sex symbole d’un genre nouveau, mais le gender-symbole d’un jeu conjugal qui n’en finit pas d’être mis au travail en revisitant ce que l’on croyait de la psychologie féminine ou d’une conjugalité conquérante. Celle-ci ne triomphe pas là où elle était attendue : dans les larmes de l’infidélité et de l’outrage moral subi, mais dans une lisibilité comportementale indéfectible qui contre la morale affirme la singularité d’une présence psychologique.[1] Et c’est là où le bat blesse les admirateurs inconditionnels d’une morale conventionnelle comme les psychopathologues de service, assurés de leurs référents sur la morale des sexes[2].

Une confusion des langues et des experts en peine

On ne peut s’y tromper : ce sont les prémisses d’une nouvelle révolution dissociant toujours un peu plus droit et mœurs, morale et psychologie, séméiologie médicale des comportements  de sexualité et organisation psychopathologique. Ce que l’affirmation de son attachement met en évidence (et cela quelque soit les intentions personnelles) est bien que explication ne vaut pas compréhension, qu’à confondre les deux l’on retourne à un passé (qui ignorait  son scientiste et le mode positiviste de ses propositions).

C’est le savoir psychiatrique et psychopathologique qui doit se revisiter : un passé fondé sur une commande juridique et qui a outrepassé les demandes faites à l’origine par la pratique du droit et son humanisme inaugural. Celles-ci étaient centrées sur une question redoutable : le mis en cause était-il dément au moment des faits, est-il responsable pénalement ? C’est le développement et l’argumentation différentielle de cette question qui a poussé les hommes de l’art, aliénistes puis psychiatres, à répondre au-delà (fous et demis fous) et à organiser une morale de l’action sous couverture nosographique et à dominance médico-psychiatrique ; là où l’on pouvait attendre le dévoilement des engendrements singuliers du monde pour soi. L’intime de l’expérience, ce qui est la nature du processus psychologique, s’est résorbé dans ce qu’elle donnait à voir : la facticité des catégorisations psychiatriques et ce en quoi elles permettent les stigmatisations et le labelling anti social.

Psychologue et psychopathologues ont suivi, dans un même intérêt non critique de la société et/ ou des individus concernés. En inventoriant ce qui ne relevait pas de la démence, psychiatres et psycho-pathologues, à partir de leurs pratiques de soin ou de gardiennage, ont raté ce qui est expérience intime devenue surfaces et corpus scientifiques, exposés à la catégorisation. La nosographie positiviste traita du tempérament, de la constitution, du caractère, de la structure, du syndrome…en une série infinie de métamorphoses et de paraphrases pour venir justifier les méthodes et les types de traitement, comme s’il y avait dans les sciences du psychisme le rapport similaire aux sciences du bio.

On dit souvent des experts qu’ils ont servi et servent de caution, de valeurs ajoutées aux normes par lesquelles nous nous organisons en un espace commun et régulé ; dit autrement que leur art et leur savoir mis au service du politique (juridique notamment) sert à borner de multiples manières les comportements tolérables comme à proposer des explications qui ne sont que des formes factuelles et datables de compréhension. Certes, c’est parfois sur eux que se concentrent la critique quitte à oublier ce que serait une société sans expert, ou même à envisager qu’il puisse en exister une, sans. Cautions scientifique, caution théologique… mais, le livre sacré (traité des sciences, traité de religions, les livres sur l’origine…) ne tient que par ses capacités à être interrogé et à laisser l’exégète inventer sa réponse. Et quand celle-ci colle trop au texte naissent les formalismes, juridicisme, psychologisme, psychanalysme… dogmatismes.

Face à cela, il y a là un populisme qui cache mal sa nature vengeresse, des émotions que l’ambition politique promeut, des vindictes dont les origines sont certainement bien plus complexes. Mais ce qui occupe ici est ce que j’appellerai l’invasion morale prise par ces considérations sociétales sur « les hommes qui trompent leur femme, ce que celle-ci n’ignore pas…. » pour paraphraser le titre de l’article référé. Nous n’arrêtons pas de trouver le dernier tabou ! Et celui-là traite directement des droits de jouissance (d’appropriation et de profit). Ces femmes qui savent et acceptent ce qui ne  devrait pas l’être ne peuvent qu’être porteur de problèmes supplémentaires.

On ne saurait trop renvoyer le lecteur à l’ouvrage de Proal[3] et aux différentes enquêtes sur la sexualité [4] [5] [6])qui fit référence, en France et dans les pays où le français était une langue courante, tout au long de la première moitié du XXe siècle tant il traitait alors, et inversement, de l’inconduite des femmes et de leur juste châtiment dans l’immoralité.

Notons au passage ce dont trop peu de lecteur français ont pris connaissance, que dans ce même temps d’actualités DSK, en Floride[7] s’est déroulé un procès pour infanticide dont le verdict a soulevé des haines et créé des lobbying alimentés par les médias. On ne soulignera jamais assez le lien étroit dans les imaginaires collectifs contemporains, l’emprise politique que prennent les faits de morts d’enfants et de sexualité-viols. Ces deux affaires sont symptôme et font symptôme de l’appréhension que nous avons de nos propres normes, des espaces normatifs valorisés[8].

L’affaire DSK ? Elle a envahi nos espaces politiques d’un ensemble complexe de revendications légitimes et de paradoxaux retours en arrière. Elle est témoin de ce que justice veut dire d’un coté et de l’autre et des groupes de pression qui tentent d’élaborer au-delà du droit, des normes sacrificielles. Non qu’il faille sacraliser celui ci : il n’est que le rapport de force établi par des usages et écrit par le législateur, en conséquence, objet en soi de variations, et toujours objet d’une économie jurisprudentielle, à moins de croire à un droit naturel. Sa positivité est sa force et garantit un équilibre  dans toute espèce de mise en cause ; les règles formelles et procédurales qui établissent cette positivité demeurent l’assurance qu’au-delà de toute intuition, ce qui doit faire preuve, raisonnable ou sans invalidation,  est le souci dominant.

Ainsi après avoir entendu le complexe discours des femmes se revendiquant ou non du féminisme, ou de collectifs professionnels, peut-on entendre aujourd’hui se déplacer une interrogation sur le discours ou la conduite de ces femmes qui tolérent l’infidélité telle qu’elle est posée par le code civil, après que l’adultère ait été dépénalisé. Le questionnement est moral et l’explication va emprunter les voies de  la psychologie, quelle soit celle de l’inconscient ou de socio-psychologie.

Un article pour quatre auteurs.

L’article du Monde fait référence à quatre auteurs au registre disciplinaire différent. Deux sont psychanalystes, de la Société Française de Psychanalyse et tous deux sont médecins, l’autre psychologue clinicienne, le troisième sociologue.

Pour l’un des psychanalystes[9] mis en scène « cette forme de complaisance (sic) constitue la dérive d’une attitude maternelle….»  et le jugement porté dans l’espace intermédiaire entre la morale et la référence psychologique ne manque pas de sel : « ces femmes manifestent un certain renoncement au féminin puisqu’elles prennent plaisir à ce que leur mari se comportent comme un petit garçon qui va courir les jupons…et non comme un homme qui se sentirait responsable de la sécurité et du bien être de sa famille …» Le diagnostic est établi : « c’est une femme qui ne renonce pas à son fantasme de toute puissance ».Dit en terme de psychanalyse politique ou morale cela revient  à un «  besoin de complétude narcissique », mis en acte pour éviter « la détresse de la solitude et de l’abandon » .

Le second[10] reprend presque ligne à ligne les théories du choix d’objet amour théorisé par Freud [11]en    1910, projeté cette fois ci sur la femme : « elles ont besoin de la rivalité d’autres femmes pour aimer un homme…comme les petites filles qui cherchent à éliminer leur mère pour garder leur père et pour elles toutes seules. » Alors attention aux prouesses techniques d’une femme « qui griffe le corps de son mari pour que la maitresse s’en rende compte (parce que nécessairement si griffure il y a c’est un signe pour une autre… ou, selon la maxime nominaliste, on ne peut pas ne pas communiquer), alors attention à celle qui en trompant leur mari se trompe de destinataire : « en acceptant d’être la maitresse d’un homme marié ». Et pourquoi pas d’une femme ? pourrait-on ajouter pour délivrer l’auteur et sa référence d’une autre possible ambivalence. Au passage il décoche une flèche à ceux qui pratiqueraient le triolisme ou échangisme, mais toujours coté homme (rien coté femme) : les relations triangulaires ont une dimension d’homosexualité latente : « l’homme fait le trait d’union entre les deux femmes qui se le partagent » (et pourquoi pas un fantasme cannibale ?). On voit la curieuse condensation : 2 hommes/homosexualité, la confusion qui s’introduit entre les conduites homosexuées et une position psychologique homosexuelle et le rebond de ces deux références dans une psychopathologie des comportements qui font de la dramatique sexuelle un espace de jeux sexuels, de transgression originaire. Outre le fait que cette apostrophe d’un diagnostic « homosexuel » fait quelque peu déplacé dans le paysage socio-politique  et scientifique actuel et les considérations anthropologiques depuis longtemps introduites par G. Lanteri Laura.
Autant de considérations qui en ajoutent à l‘adage selon lequel si la femme se partage entre la putain et la sainte, la mère et l’épouse on ne sait toujours pas ce qu’il en serait pour l’homme : pédéraste ou bon père, époux assigné ou pervers dans des comportements paraphiliques ? Le désordre amoureux est nécessairement un désordre social et moral et nous avons les mots clés pour le désigner, l’inventorier, l’offrir aux réducteurs : narcissisme, toute puissance, Œdipe…Le nominaliste côtoie ici le pur minimalisme.

La psychologue clinicienne[12] prend une toute autre position et manifestement des longues années passées auprès de l’enfance irrégulière ont construit d’un autre systéme référentiel. Loin de faire des femmes des victimes nées ou d’acquisition elle prend le parti de réaffirmer ce qui chez elle est force, endurance et anticipation, douée d’une grande intelligence sociale de l’intime…elles sont capables. elles savent…elles s’attendent à… «elles sont dans la maitrise ».

Que dit la sociologue[13] : la femme est sous emprise et pour cela elle ne dit rien, elle est faible au motif des enfants ou d’une baisse d’estime d’elle même. S’il va voir ailleurs alors,

  • soit il n’a pas ce qu’il faut à la maison (qui curieusement devrait être le lieu de toutes les réponses au même titre que l’on accuse inversement,  l’école de ne pas pourvoir à tous les besoins d’enfants et d’adolescents dont elle doit rendre compte),
  • soit un corps défraichi par les maternités a perdu son pouvoir de séduction ou
  • qu’un sentiment d’être plus mère qu’épouse a envahi tout l’espace intime.

Mais gare « à la petite culotte trouvée au fond du lit ou de l’exposition à cette autre femme de ses propres enfants ». Ce ne serait au fond que les expressions infinies d’une reprise de possession, d’un effet de propriétaire qui viendrait mettre le holà !

Pour le reste certaines peuvent aussi admettre que les hommes n’étant pas des femmes, leurs exigences sont différentes en matière de consommation. Aurait-on oublié qu’il n‘y a pas encore si loin tout homme, et en d’autres lieux avait trois femmes ? une maitresse pour le ménage ou l’entretien, une concubine pour le sexe, une femme pour la descendance ? Ou que les manuels de confession demandaient à l’épouse de se prêter, en priant, aux différences formes de concupiscence de son mari, tant la licence de celui-ci avait des limites au delà des limites assignées aux épouses et à leurs pratiques sexuelles[14] ?

Un sondage dont les prémisses font les conclusions

La question et ses corollaires :
L’infidélité dans le couple peut-elle se justifier ? Telle que posée cette question, parce qu’elle cherche une réponse directe, une forme d’opinons sur les opinions, peut difficilement mettre en scène autre chose qu’elle même. On dira que les réponses sont biaisées et si l’on veut paraphraser de façon humoristique A. Binet qui répondait à la question : qu’est-ce que l’anorexie ? C’est ce que mesure ma balance, comme il pouvait répondre à : qu’est ce que l’intelligence ? Sinon ce que mesure mon test ! On chercherait en vain ce qui serait effet d’induction ou de déduction, construction des conditions de réponses. L’opinion se contente d’un miroir ; le reflet du miroir est offert à la sagacité expertale qui prend le reflet pour la chose. Le cercle reste vicieux et le nominalisme disciplinaire fait de la résistance des choses à entrer dans ses catégories a priori les symptômes d’une résistance aux changements[15],autre version du déni du réel.

Des résultats :

Une analyse des réponses (n. 1200) à un sondage comparatif sur la fidélité est proposée en a parte dans l’article avec en conclusion : les français de plus en plus hostiles à l’infidélité.

1981 : 26 % des réponses désapprouvent l’infidélité.
72 % jugeait la fidélité très importante pour le succès d’un mariage.

2008 :40 % déclarent ne trouver ne aucune justification.
84 % « jugeait la fidélité  très importante pour le succès d’un mariage.

1981-2008 : Les jeunes de 18 à 29 ans la valorisent désormais encore plus que les autres générations (90 % (en 2008), 62 % (en 1981).

Des commentaires

Assiste-t- on au retour à un ordre moral  néo libéral ? Chaque homme à sa place et dans sa juste place  sur le modèle de l’ouvrier à la chaine, du manager à haute performance… ou d’une culture familiale, restes des cultures d’entreprises qu’une certaine forme de mondialisation a mis à mal ?
ou bien peut-on y voir les retours d’un espace insécuritaire, hétérotopique,  sur la base d’un individualisme d’autonomie et la prévalence des valeurs néo libérales où les laisser pour compte pâtissent d’autant plus des difficiles accès aux autonomies exigées ? Sur la base éventuelle d’un contre positionnement aux comportements de leurs arrière-parents ? :  les interdits d’interdire de 1968 et la sexualité libérée  se retournant contre eux-mêmes.

D’étonnements en étonnements pour une chasse gardée.

Le plus curieux de ce sondage tient en quatre points et rend bien compte de l’entreprise de moralisation implicite de l’article sur la base d’un nominalisme immédiat ou d’un empirisme perverti ; ici l’absence de recours tant aux facettes différentes d’analyse du fait sociétal que des dimensions intra sociétales mobilisées.   :

  • il n’est pas fait état des études sur la sexualité des français, rapports qui ont suivi le rapport Kinsey (Simon, Hite, etc. ….). L’enquête ACSF, rapporte Jaspard (2005) [16]si « la fidélité est essentiel au bonheur du couple pour 90 % des répondants elle n’est pas obligatoire pour 43 % des hommes et 35 % des femmes. Des aménagements sont envisagés, davantage par et pour le sexe masculin : autour de 40 % des hommes s’octroient et octroient à leur compagne la possibilité de vivre des aventures extra conjugales, les femmes sont moins permissives à la fois pour leur conjoint (30%) et pour elles mêmes (27 %).

Plus intéressants est ce qui suit «  le précepte selon lequel les infidélités passagères renforcent l’amour a fait son temps, seulement 27 % des hommes et 18 % des femmes l’approuvent ». Un effet d’âge (tranches d’âge) est manifeste et non seulement de sexe, un effet de partenariat type. Si elle note «  au cours du temps la morale sexuelle se fait plus tolérante à l’égard des rapports extra conjugaux…le couple reste soumis aux tensions et angoisses de la perte de l’autre ». En supposant qu’hier comme aujourd’hui la référence normative « infidélité » a les mêmes contenus et se conçoit sur les mêmes valeurs, l’hypostase est maintenue.

  • il n’est pas fait état des statistiques démographiques concernant les séparations et les recompositions familiales. Corrélé à la durée de vie d’un couple, selon les classes d’âge l’on devrait pouvoir concevoir que la vulnérabilité d’un couple puisse se lire autrement. La banalisation (et la banalité ?) des recompositions conjugales et familiales, la moindre durée de vie d’un couple doivent avoir des incidences sur les sentiments d’insécurité d’une vie longue à deux plus les autres (les enfants… les relations, les familles). Le sentiment de confiance est corrélé avec une relative bonne ou forte estime de soi certes mais aussi avec le milieu environnemental (l’entourage proche et lointain) et ce qu’il laisse voir et apercevoir, dans son éco-éthologie.
  • il n’est pas fait état des modes par lesquelles deux personnes se cooptent pour créer une cellule tant intime que civile. C’est une autre face des vulnérabilités conjugales[17]. On peut penser qu’un couple qui choisit tel mode de cooptation et tel mode d’enregistrement de cette cooptation va vivre différemment les aléas des rapports extra conjugaux.
  • il n’est pas fait état des variations concernant les pratiques de sexualité et le moindre recours à la pathologisation obligée des écarts ou déviance des années précédentes, héritées du XIXe siècle[18]. On avait pu rendre responsable le rapport Kinsey de normaliser des comportements sexuels non tolérés ou même pénalisés. Toute enquête sur le « geste sexuel et son contexte, la geste sexuelle » entre dans une entreprise de normalisation. Le permis et l’impossible changent de valence au gré des autorisations explicites et implicites, au gré des accents mis ou non sur la quête d’autonomie, de créativité, d’aventures ou de dépassements. Pathologie et déviances hier, perversions devenant paraphilie, l’ordre moral[19] assisté plus ou moins par le corps médical (voir les thèses axio politiques sur l’onanisme, la pédérastie[20] [21]), des psychologues et des sociologues, soutenues ou non par le droit, s’engendre nécessairement sur de nouvelles normes et les réifient simultanément.

Si la pensée psychanalytique s’intéresse au comment cela se produit et pourquoi, et aux effets engendrés par celui qui reçoit, dans le cadre de ce qu’il est et ressent, si la pensée sociologique s’organise sur les enjeux des nouvelle distributions de pouvoirs et de comportements, pouvoirs  que l’un prend par rapport à l’autre et aux motifs qui légitiment cette position, sur la mécanique des gestes sexuelles, si les frontières entre transgression (psychique) et infraction(socio-juridiques) se retrouvent posées dans cette problématique de l’infidélité…. une autre approche éthique et ontique est dès lors engagée. Et cette approche prend tout son sens dans les frontières des espaces criminologiques.

C’est de ces frontières que la problématique de la fidélité prend sens : parce que à la fois alliance (un déjà là anticipé) et contrat (dans des espaces temps relationnels pré-perçus), foi (confiance en soi et en l’autre) et croyance (fiabilité dont la recomposition peut être posée comme a priori), toujours susceptibles d’être remis en cause pour d’autres fondations.

C’est à ne pas inscrire la fidélité dans la durée et sa métrique mais dans la parole et son inévitable réaménagement, que se dévoile la rationalité d’une pensée criminologique, la seule à aborder à la fois, dans une suspension du jugement, le sujet psychique  (tel que par son histoire il devient), le sujet psychologique (tel que par les institutions auxquelles il a emprunter ses formes et ses réactivités) et le sujet juridique (tel qu’une histoire et des usages le situe dans un temps donné). La norme «  infidélité » est de fait susceptible de prendre de nouveaux visages et de composer d’autres paysages.

La rationalité d’une approche criminologique : une criminologie comme expérience de la clinique anthropologique.

Lorsque l’on pense criminologie il est banal, en France, de constater que l’on a essentiellement en mémoire les propos de Lombroso sur le crime et son approche positiviste[22].[23] L’on feint de méconnaitre que son apport à la science moderne à propos des phénomènes d’écarts aux normes et à leur double appareillage par le droit pénal et la morale du XIXe, se tient essentiellement dans sa quête agitée de ce qui peut faire trace et de ce à quoi elle peut renvoyer lorsqu’elle est projetée sur différents espaces disciplinaires : biologique, sociologique, climatique, géographiques, les écosystèmes et les saisons, historiques, psychologiques[24] ….. Il a cherché dans une « nature » ce que Freud à inventer dans une fiction mais sa nature était fiction et la fiction de ce dernier s’est souvent naturalisée… comme on l’a vue précédemment.

A coté de l’Homme criminel, d’autres études rendent compte d’un projet bien plus large et d’un souci qui ne restreint pas à ce que psychologues ou psychiatres peuvent aujourd’hui en dire. A coté de la trace, de ses avatars, ce sont des registres particulièrement hétérogènes qui sont mis en perspective, à des niveaux différents, dans des grandeurs différentes. Des éléments d’une géostratégie terroriste côtoient le crime passionnel, le couple homicide-suicide, les aléas de comportements organisés autour des attaques contre les biens ou l’état. Une telle criminologie est une géopolitique autant qu’une réflexion stratégique de prévention ou de répression. Une criminologie non réduite aux interprétations psychologiques ou psychiatriques, non réduite aux affres de l’institution pénale et de ses acteurs mais avançant pas à pas, avec les références théoriques à disposition, dans un contexte politique et scientifique.

Quid de la position morale que conforteraient des statistiques morales ? Quid d’une position éthique non moraliste qui ne confondrait plus foi et fidélité ?

E. Ortigues, philosophes et psychanalyste en dessine quelques pistes en distinguant la foi de la confiance. Ainsi écrit-il dans Encyclopedia Universalis, au chapitre » Origine et sens du mot « foi » : « Les nombreuses références données par le dictionnaire de Littré montrent qu’à l’âge classique le mot « foi » pose la base personnelle d’un lien social et sert à exprimer toutes les formes de loyalisme : la foi de l’amitié, la foi en amour, la foi du mariage, la foi promise, la foi jurée, la foi des traités, la foi patriotique, la foi d’honnête homme et la foi de Bohême (celle que les voleurs se gardent entre eux), la foi en autrui, la foi en soi-même… il est possible de construire un modèle théorique qui rende compte des divers usages du mot foi. Ce modèle théorique peut se formuler de la manière suivante. La foi est l’engagement d’une relation de confiance entre deux personnes (humaines ou divines). Cette relation peut s’entendre au sens actif (la confiance que je fais) ou au sens passif (la confiance qui m’est faite). Au sens actif, la foi est ce qui me rend croyant, confiant. Au sens passif, la foi est ce qui me rend crédible, fiable. Dans cette double acception active et passive, la foi est la vertu du témoignage, l’honneur d’une parole non seulement donnée mais reçue. La foi ne se réduit pas à la confiance ; elle l’oriente. Elle peut l’orienter en deux directions complémentaires : la foi que nous accordons à la parole d’autrui ou à son témoignage oriente vers lui notre confiance (sens actif) ; la bonne foi, l’intention droite, oriente vers nous la confiance (sens passif), elle nous vaut un crédit moral. Sous ces deux directions opposées (la foi qui nous rend confiants, la foi qui nous rend fiables), on peut reconnaître l’exigence d’une relation réciproque entre les personnes diversement concernées par les enjeux de la foi. La parole donnée engage une relation réciproque entre la loyauté de l’un et la confiance de l’autre. En donnant sa foi, on se donne soi-même à reconnaître. Tu ne peux avoir qu’une parole ; il y va de toi. La confiance, en revanche, est une relation. On a vu que cette relation peut s’orienter dans deux sens complémentaires, actif ou passif (avoir confiance, être fiable). Alors que la croyance est une affaire individuelle, un jugement personnel, la foi implique une reconnaissance réciproque entre les personnes, entre celui qui donne sa parole (ou inspire confiance) et celui qui la reçoit (ou fait confiance). On notera que le sens actif du mot « confiance » est du côté de celui qui « reçoit ».
Traduisons, si la foi l’est d’une parole donnée, la confiance en tant que relation n’est  que média et ce média s’appelle fidélité. C’est parce qu’elle est média que la fidélité  est mesurable et comptable, asservissable à un code, fut-il pénal, contractuelle et comme telle elle ne vaut que de ce qui a été mis : un pari avec des règles qui non suivies font l’immoral ou l’infracteur. La foi est à l’éthique ce qu’est la fidélité à la morale. Certes chacun peut souffrir du manquement ou de l’absence de l’une ou de l’autre mais la raison en est différente et rend impossible de juger l’une au poids de l’autre.

Concluons  s’il en était encore besoin.

La proposition, les français de plus en plus hostiles à l’infidélité, outre que cela reste à démontrer dans leurs pratiques quotidiennes au-delà des déclarations d’intention ou d’opinions apparait plus une déclaration de guerre aux attaques d’une idéalité. Elle est surtout le produit d’une fausse question gommant les différences entre droit, moral et psychologie, dommage psychique, dommage moral, économies subjectives et économies de marché.
L’espace criminologique parce qu’il n’est pas a priori assigné mais dédié est encore celui qui permet au mieux d’échapper à l’autosuffisance de l’émotion (appelée à tort, parce que trop généralisant, le populisme),à la psychologisation de l’acte (qui reste attaché à la complaisance du symptôme sans pouvoir penser  l’opportunité et l’aléatoire), à la sociologisation morale de la délinquance (sociologie qui ne cesse de railler les insuffisances des pouvoirs en place ou de s’en prendre à un hédonisme utilitaire du délinquant), aux sciences criminelles dont l’économie textuelle se moque littéralement des sujets émergeant dans les pratiques infractionnelles.

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[1] Bien sur cela ne dit rien encore des retombées psychologiques et morales de cette aventure, en termes victimologiques ; mais gardons-nous là de trop anticiper sur les conséquences. Si les spécialistes disent ce qui peut se passer après… ils ne peuvent le faire qu’en tant compte d’un individu moyen et aucunement dans un contexte de normes idiomatiques qu’ils ignorent.
[2] Il est à ce sujet intéressant de voir comment l’on passe près d’une culpabilisation d’A. Sinclair à la manière dont les parents d’enfants autistes pouvaient l’être dans le tems d’une psychanalyse qui ignorait les dimensions biologiques et institutionnelles. Il serait intéressant d’étudier les rapports entre de telles assertions à peine implicites et les textes de Havelock Ellis sur la pudeur…et ses ratés. H. Ellis(1895) La pudeur, La périodicité sexuelle, L’autoérotisme. Mercure de France, Pars. MCMXXI. Ed. Fr. 1908.ch. IV, Exposé résume des facteurs de la pudeur. L’avenir de la pudeur. La pudeur comme élément essentiel de l’amour. pp.1 22, sq. Tout aussi intéressant la mise au point de Elsa Dorlin(2008) Sexe genre et sexualité, PUF, Paris, à propos des « transgenders » et des parias contemporains.
[3] Proal L. (1900) Le crime et le suicide passionnels. Lire  les chapitres VI (l’adultère de la femme)-VII ((le pardon, la vengeance du mari), VIII (l’adultère du mari), mais surtout les traits attribués à la femme adultère, ce que l’on n retrouve pas chez le mari : influençabilité et mauvais conseils, l’hypocrisie, la méchanceté, la haine, l’empoisonnement et l’expiation par le suicide, la prostitution. C’est la disproportion morale des modes de réactivité qui historiquement, sociologiquement, juridiquement est de fait à retenir. Le projet était clair : « le suicide et les crimes passionnels soulèvent de nombreux problèmes de psychologie et de responsabilité (p. II)… il me semble qu’il y a quelque utilité à rechercher pourquoi l’amour qui doit servir de fondement à la famille et  la société, devient si souvent une force malfaisante, destructrice de la famille et de la société (p.III) ». L’auteur veut écrire, comme il le dit, la psychologie   de l’amoureux criminel, il pose les principes d’une analyse morale étayée sur des considérations pour lesquelles la distinction de la morale et de la psychologie est confuse. Ce nous voulons montrer est que la confusion demeure sous d’autres langues.
[4] On trouvera le même constat dans le Rapport Kinsey et a. (1948), Le comportement sexuel de l’homme. p735, sq. Les rapports sexuels extra conjugaux. Ed. Du Pavois.Tr.fr.Sans que l’item infidélité soit particulièrement mis en évidence les auteurs se posent cependant la question sans la résoudre, faute de données : « est-il inévitable que les rapports extra conjugaux conduisent à des difficultés ou est-ce que les difficultés naissent des mœurs du groupe ? Les cas cliniques publiquement connus peuvent ne représentent qu’une fraction tourmentée du groupe qui possède une expérience extra matrimoniale et peuvent ne pas représenter exactement l’ensemble de la situation. »
[5] La question est absente dans le Rapport Simon sur le comportement sexuel des français (1972) réalisé en 1969,) Club Français du livre. Et si l’on prend en compte le rapport  d’enquête ACSF, Leridon(1993) qi comptabilise le nombre de partenaires des hommes (11,3 ou des femmes3, 4) le constat d’une vie extra conjugale plutôt masculine impliquerait une analyse plus avancée des effets sur la notion « d’infidélité ». Car si l’on quitte le domaine moral, ou juridique que veut cette notion ? Que veut-elle dire, comment est elle objet de pratiques ? (voir Jaspard M. (2005) Sociologie des comportements sexuels. Un tableau du comportement sexuel des français. La découverte.)
[6] Bajos N., Bozon M.(2008)Enquête sur la sexualité en France. Pratique genre et sexe. Ed. La  découverte. Paris.
[7] juin-juillet 2011, les Procès de Audrey Casey en Floride et de G. Turcotte au Québec.
[8] On doit mettre en équivalence les « affaires de sexualité contrainte » qui se sont en très  peu de temps révélés en France, en termes d’abus ou de harcèlement d’hommes politiques supposés a priori indemnes de toute délinquance. Une analogie serait à faire avec ces mêmes affaires dans milieu ecclésial en Europe et aux U.S.A.
[9] Dr. Bernard Voizot.
[10] Dr S. Lepastier.
[11] S. Freud, (1910). Introduction de Jean Laplanche. Chapitre IV, 1 Un type particulier de choix d’objet chez l’homme, p.47-55. In La vie sexuelle (1969), PUF. Paris.
[12] Maryse Vaillant(2009) Les hommes, l’amour la fidélité,  Albin Michel, Paris.
[13] Charlotte le Van (2010), Quatre visages de l’infidélité en France, Payot, Paris.
[14] Betchel G. (1994) La chair, le Diable et le confesseur. Pluriel. Plon. Paris
[15] La résistance d’une partie de la sociologie et des enseignants universitaires  du droit pénal /sciences criminelles à entrer dans l’aventure intellectuelle permise par la criminologie serait aujourd’hui un autre exemple. Les pétitions anti criminologiques qui circulent et les quelques contre propositions qui sont faites (comment faire du neuf avec du vieux, en gardant tout !) ne sont jamais que le témoin  d’un accrochage de survie à quelques structures acquises de pouvoir, dans la méconnaissance des changements contemporains comme de l’émergence de nouveaux métiers du lien social. Une étude sur la sociologie des classes et de leur accès sera à préfigurer pour mieux comprendre cliniquement ces résistances toujours faits au nom des idéologies que l’on craint et diabolise, identifié sous quelques figures désignées à la vindicte, ou que l’on vénère au nom d’un passé hypostasié, de l’éthique supposée absente chez les autres….ou du réalisme politique. Voir Girard R. (1982) Le bouc émissaire. Chapitre VIII, La sciences des mythes, p.141-149. Essais. Paris
[16] Jaspard, op. cité, p. 103.
[17] de Singly F. (1993) Sociologie de la famille contemporaine. La fragilité conjugale, p.110-114, Nathan. Paris.
[18] Lanteri Laura G. (1979) Lecture des perversions. Histoire de leur appropriation médicale. Masson.
[19] Hite S. Le nouveau rapport Hite (2002), Postface 200, Une nouvelle sexualité pour les femmes, Reconcevoir la liberté sexuelle : pourquoi avoir honte de la pensée laïque ?, p.789-793.R. Laffont. Hite S. (1977).le rapport Hite. Sexe et sentiment, p.430-435. R. Laffont.
[20] Leroy-Forget F. (1997) Histoire juridique de l’homosexualité en Europe. PUF. Paris.
[21] Carlier F. (1981) La prostitution antiphysique(1887) ; précédé de, La pédérastie, 1857. A. Tardieu. Préface de D. Fernandez. Le Sycomore .Paris
[22] On consultera l’excellent ouvrage critique de Francotte X. (1891) L’anthropologie criminelle. Baillières et fils. Paris.
[23] Lombroso C., Laschi R., (1892) Le crime politique et les révolutions. Par rapport au Droit, à l’Anthropologie criminelle et à la science du gouvernement. Alcan.
[24] Lombroso (1887) L’homme criminel. Criminel né -Fou moral -Epileptique-Criminel fou -Criminel d’occasion-criminel par passion. 2e tr.fr, Alcan. Éd consultée, 1895

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