Adolescence a l’épreuve des exils intérieurs, anthropologie et criminologie.

28 février 2001

Les 4e rencontres de psychiatrie, en 2001, s’étaient organisées sur le thème L’homme à l’épreuve de la société contemporaine, nous avions choisi de travailler sur la problématique adolescente, dans l’atelier, Des héritiers sans testament, autour d’un propos de René Char, «  notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». Souvent citée, écrivaient les auteurs de l a Rencontre pour signifier la rupture d’une transmission, celle de la tradition de l’autorité, de ce qui fait loi dans une culture.

Notre propos avait été de tenir ensemble ce trait de génie de Char 2 et la proposition de R .Castel sur la désaffiliation, usant pour cela d’un triple point de vue, sociologique, juridique et clinique. Nous proposions de réfléchir sur ce qui est aussi appelé « désaffiliation » (R. Castel) à partir d’un triple point de vue : un homme débouté d’un lui -même familier, dépossédé activement de ce qui lui était le plus proche et contraint pour sa survie psychique et sociétale, de réaménager ses modes d’existences.

L’adolescence contemporaine avec ce qu’elle entraine de représentations au travers les élaborations psycho- et socio morales, psychologiques ou sociologiques, la construction juridique et pénale et les constantes confusions de langues qui nous étaient propres, a été un moment de réflexion sur ce que nous avons identifié comme le triple exil adolescent, Le texte demeurent peu disponible et demandé nous le reproduisons ici en l’ état, sous le titre qui lui été avait donné, L’injonction paritaire dans la société post moderne ou l’adolescence abusée.

Lexique d’introduction

Injonction : ordonnance expresse, commandement, sommation ; également un ordre donné par le juge en tant que mesure pénale.

On y parlera d’injonction thérapeutique, d’injonction de soins, l’on recouvrira la chose par une obligation de suivi socio-judiciaire qui ne dit rien d’un contenu mais en prescrit une forme, attendant délibérément d’un corps non judiciaire qu’il mette en acte ses ressources propres.

Dans le même ordre d’idée et bien que cela n’ait pas autant ému tout le monde on évoquera par analogie les injonctions éducatives lorsque des mineurs sont l’objet d’une mesure éducative, ou encore de injonctions pédagogiques dans l’obligation d’une scolarité menée à son terme légal. Dans les doubles soucis de traiter individuellement d’un mal social, de l’anticipation d’un désordre et d’une souffrance ou d’une déviance autodestructrice, individuelle, C’est l’élaboration obligée d’un lien dont les acteurs sont spécifiquement définis : sur le mode il est prescrit que…La nature même de l’injonction implique une dissymétrie entre les acteurs de la prescription. Elle suppose une inégalité de statuts ; une inégalité reposant sur un rapport d’autorité.

Paritaire se dit de toute relation qui suppose qu’entre les membres d’un même groupe il existe des rapports d’égalité en vue d’une tache ou d’une mission commune et acceptée. Ainsi est paritaire une assemblée où employeurs et salariés ont un nombre égal de représentants. En termes sociologique on parlera de parité pour dire une égalité de traitements, par exemple de salaires homes/femmes, parité dans le traitement des emplois…et en économie on évoquera la parité pour dire l’égalité de la valeur d’échange des monnaies de deux pays dans chacun de ces pays. Dans les deux cas il est traité de la valeur dont chacun, soit comme citoyen soit comme acteur économique, prend place dans un groupe : en tant que valeur absolue, une voix égale une voix mais en même temps la valeur de chacun dans le concert socio-économique se trouve être monnayée de façon fort différente.

Quand la parité se fait injonctive nous parlerons d’injonction paritaire et dans ce cas nous parlerons d’une attitude exigeant de l’ensemble des partenaires concernés qu’ils se tiennent également devant la tache d’intégration qui est la leur. La relation dissymétrique disparait pour être remplacée par une relation que nous appellerons pseudo-symétrique ; une logique de la symétrie dans laquelle tout membre peut se substituer à un autre au titre de la valeur qu’il représente dans le champ d’une décision. Le rapport de l’un et l’autre cède la place au rapport de l’un ou de l’autre. C’est la valeur économique qu’il représente qui se substitue à la valeur tenant, auparavant, au statut. L’existence comme valeur absolue cède la place à la valeur d’une existence dans des conditions datables, historiques, relatives aux adaptations nécessitées par une insertion dans un monde socio-technique donné. Quid alors de la relation d’autorité  et de la condition anthropologique dans laquelle elle tient ou tenait son fondement ?

Considérant un temps sociétal dans une phase post-moderne nous admettrons que ce qui se désigne ainsi rend compte des espaces-temps anomiques qui trouent l’expérience que nous avons de notre semblable. Temps de la disparition des âges d’or comme des temps de l’apocalypse ; absence de tout jugement dernier. Le futur n’est plus une réponse attendue à un malaise social, le passé ne renferme plus de valeurs de recours. L’immédiat est le temps de la survie, l’adaptation court au plus près. Il s’agit d’aménager un temps court à coté d’autres temps courts. Religions, morales sont entrées dans une phase de relativité plus ou moins absolue. Déontologie et éthique sont mis en perspectives et fortement consommées. La tradition s’est repliée dans des mouvements qui deviennent parfois sectaires ; le livre peut se sacraliser (depuis la bible jusqu’au code pénal), des spatialités transformatrices s’inventent, de la culture d’entreprise ou d’école, de quartiers ou de banlieues jusqu’aux fonds des galaxies pour ceux qui pensent pouvoir emprunter le chemin des étoiles. Loi, règle, usage et coutume deviennent des objets de revendication pour se donner un statut hors du droit commun. La raison ne construit plus des certitudes, le raisonnement est situationnel.

C’est dans ce glissement que nous nous proposons d’interroger les conditions faites à l’ adolescence dans un type de société post moderne, en regroupant trois séries de réflexions : l’adolescence comme crise et la vulnérabilité de l’adolescent au regard d’une société post moderne, l’évolution des prescriptions éducatives qui semblent toujours d’évidence, faites aux enfants/adolescents sous mesure de justice, la référence au contrat3 dans l’exercice du soin ou du travail social.

L’adolescence comme crise et la crise adolescente comme paradigme du vacillement des héritages

Les travaux sur les modifications observées au moment de l’adolescence s’accordent pour reconnaitre l’existence de trois surfaces de crises. Nous nous attacherons moins aux explications intrapsychiques que l’on peut en donner qu’aux facteurs en corrélations que l’on observe à partir du moment où l‘on considère ces modifications comme des moments de dé-placement, i.e. d’exil qui font de cette période le drame érotique de la mise en scène d’une rupture qui en appelle aux précédentes, s’inscrivant dans un bio-rythme des expériences vitales et des décisions intérieures : la naissance, l’angoisse de perdre le visage de la mère, la découverte du sexuel, le premier des oui, l’aventure des premiers essais d’expérimentation de la dépendance…  : exilé de son propre espace, exilé du temps fondateur, exilé d’une corporéité aux infléchissements sinon totalement connus du moins appréhendés par une sorte de familiarité qui ne faisait pas de l’étrange un étranger, mais seulement un hors familier.

1- Expérience de dé-location, le corps comme unité de mesure et d’évaluation de la distance soi-monde autrui n’opère plus. Les distances obéissent à une autre proxémique. Selon l’expression courante, « plus aucun vêtement ne lui va ». Tout est trop près ou trop loin. On peut exprimer cela en rapportant un vécu d’étroitesse en même temps que les distances deviennent sources d’hostilité et colorent de haine ou d’admiration, instables, le rapport à soi même, au monde, aux autres. Modification du rapport à l’autre et aux choses que l’on pourrait qualifier d’effet HULK.

La transformation physique extérieure du corps, l’enveloppe définissant les frontières d’une part et les apparences érogènes ou agressantes d’autre part, transportent le sujet dans une relation au delà de lui-même tel qu’il s’était déjà éprouvé et testé. La puissance d’attraction/répulsion comme la force de domination/assujettissement se jouent dans un monde de pairs dont la semblance avec celui des adultes tend à nier les rapports de génération, au profit de la valeur attractive privilégiée du masculin /féminin (troisième différenciation du genre) entrouvert par ces mutations.

Si l’enfant avait accédé à la distinction des genres animé/inanimé d’un coté, traversé comme une nécessité la considération de la différence des sexes qui l’assignait à n’être pas celui de l’autre sexe, l’accès à la jouissance fera de lui un être désormais et à jamais exilé de la jouissance de l’autre sexe, dont le mystère se fera toujours présent et l’accès toujours envié, maintenant en quête d’autres représentation du dépaysement de soi-même.. C’est là qu’est la plus grande des transgressions.

La puissance érotique de cette transformation et la capacité meurtrière que les mutations physiques rendent possibles ou probables construisent une relation biaisée au monde ; au sens ou c’est par le travers d’une modification qui interpelle l’adulte dans ses prérogatives générationnelles et de sexuelles que s’identifiera un néo-monde, celui des découvertes des possibilités.

  • Désorganisation de l’unité de mesure du rapport moi/monde
  • Expérience de dé-location
  • Désorganisation des frontières sensibles moi/autrui

2- Expérience de dé-temporalisation, dont on considérera la double face.

Face générationnelle dont le paradigme empirique peut s’écrire ainsi, « en avoir l’âge mais pas encore les moyens » dont les effets se font plus particulièrement sentir avec l’allongement de la durée de la période de dépendance matérielle et morale de l’adolescent qui doit ne pas avoir plus de besoins qu’il n’en a les moyens, ou les moyens tels qu’on les lui offre.

Outrepasser cela c’est considérer son exil à l’intérieur d’un groupe qui offre une parité de consommation et entrevoir comment il va se procurer insidieusement les moyens d’une semblance à laquelle il est condamné ; faire semblant de n’avoir que l’âge des moyens offerts. Ecart et heurts entre générations qui renvoient à une question de cadre ordonnant la légitimité des uns et des autres à exercer du pouvoir, de la pression et de la revendication.

Face généalogique qui au delà du détachement de l’autorité parentale ordonne le repli sur… et l’évitement des objets infantiles ordonnateurs des figures du moi et du surmoi, des identifications planifiantes et des conduites paradigmatiques. L’ennui, le spleen, la morosité, la dépression et les TS sont les moments féconds aux alternatives extrêmes où se jouent et viennent témoigner ces mouvements psychiques qui traduisent les pertes et les séparations, les mutilations et automutilations psychiques, les tentatives de raccrochages rêveuses, oniriques, distantes.

Echapper aux temps du monde, retrouver un temps psychique propre susceptible d’unifier les vécus morcelé, d’isolement, de fêlure dans un double mouvement qui en vise l’annulation, par excès de recours au réel dans les démarches de gavage et d’attaques de la pensée auxquelles s’assimilent nombre de conduites délinquantes, par excès de recours à des idéaux que viennent développer des idéologies ; pare excitation aux vécus grandiloquents, dépressifs ou mélancoliques d’une parole qui ne se trouve plus, que rien n’arrête, autocentrée sur ses pertes et l’abîme ouvert par celles-ci.

3- Expérience de de-corporéisation, également sous une double face.

L’une est portée par ces transformations corporelles qui font du corps en dehors de toute volonté, un producteur autonome d’humeurs, que ce soit par le sang ou par le sperme ou l’odeur. Valorisation/dévalorisation de ces humeurs qui ne peuvent être sans rappeler au plus conscient les expériences et les apprentissages de la propreté, les érotisations de la matière et les ambivalences disciplinaires, les douleurs et les souffrances d’un corps qui se refuse ou plie sous les excitants internes ou externes cette fois ci rapportées aux plus intimes des proximités, la mère, le père, le frère, la sœur…

Un corps qui transpire et ne peut plus ou pas, cacher sa nature de n’être la propriété de personne et voue son occupant à n’être qu’un locateur permanent, responsable et coupable à la fois, de son intégrité. Pour paraphraser une formule venue d’outre atlantique au secours des enfants en risque d’être abusés, «  mon corps est à moi », il ne l’est que d’un consensus et d’un droit, que tout autre peut en venir à maltraiter si la frontière qui régit les volontés n’est plus d’un ordre commun et partagé.

Affirmer comme l’entendait Winnicott que si l’enfant découvre la mort et l’adolescent ,le meurtre c’est considérer que l’expérience du contre sens n’est plus seulement dans l’ordre du possible et de la contre vie. La vie ne s’oppose plus à la mort comme dans l’expérience de la découverte de ce que chacun est mortel ; ici la mort peut être voulue comme possibilité valorisée de s’abstraire et d’extraire autrui du monde commun, envahissant.
La mort n’est plus de l’ordre du possible/impossible mais bien de la transgression d’un interdit et de l’infraction d’une loi ; sur le modèle d’un corps soudainement producteur d’humeurs et qui s’est affranchi de la connaissance que je pouvais en avoir pour m’introduire à un nouvel état émotionnel. D’où ces moments alternatifs extrêmes qui poussent l’adolescence dans ses plus grandes proximités, tantôt aux plus grandes exterminations, tantôt aux plus fortes tentatives de maintenir et de conserver un état tel qu’il en avait l’expérience. Moments dont la dynamique économique évoque le mouvement même de la manie tel que décrit par L Binswanger, des états passionnels de Clérambault, des idéalisations de Guiraud, de l ‘apparente gratuité des actes meurtriers décrits.

Accompagnant cette désignation d’un autre ordre des corps dont l’émergence fait aussi la mort en tant qu’elle est une attaque de la vie récapitulée dans une histoire, c’est une autre expérience également envahissante ; celle de la désillusion des premières expériences génitales ; au sens ou l’on entend, « ce n’est que ça ». Il (elle) découvre avec l’excitation sexuelle la performance orgasmique qui lui est liée et la façon dont autrui peut s’y trouver mêlé, introduit. Expérience d’une néo-réalité au même titre que l’on définit celle-ci dans la découverte d’une vie sous addictions.

Avec l’orgasme entrevu, entre-ressenti, c’est la renaissance dans les bras d’un autre qui se récapitule ; la capacité de pouvoir se retrouver ensuite sans perdre sa propre identité, sans crainte de finir dévoré. Ici il faut reconnaitre la disparité de traitement des expériences sexuelles et le caractère traumatique qu’on leur a attribué selon que l’on soit fille ou garçon.

Il est devenu évident de considérer le rapport sexuel imposé à la fille comme une contrainte qui ne peut plus que l’enfermer dans les douleurs d’une chose perdue et dans la crainte d’un recommencement. Pour le garçon nous n’en sommes qu’aux balbutiement tant la célébration de la virilité vient, et le fait qu’elle ne peut s’exercer qu’aux bénéfices de l’homme, au moins en occident, en occulter la douleur et la souffrance de la découverte sous contrainte. On sait les modes d’accès à cette génitalité de fait, que ce soit dans l’ordre d’une initiation par un tiers de même sexe et /ou d’age différent : un adulte loue pour un adolescent les services d’une femme tarifée, un groupe de pairs entraine l’un des leurs dans une équipée, de sexe différent( et ou d’âge) : l’amie de la mère, la tante, la femme qui vient garder les enfants , sans encore évoquer la mère elle-même, groupe de jeunes filles en équipée, de même sexe et/ou d’âge différent. On sait moins estimer sur le plan psycho-criminologique et psychopathologique les retentissements de tels actes dans la mesure où les confidences et les plaintes sont encore peu valorisées. Seul l’expert et parfois le thérapeute sait en cours d’associations ou par des questionnaires orientés faire le rapport entre telle pseudo- initiation, catastrophique où même seulement trop précoce, et les avatars de comportements plus tard abusifs sur le plan sexuel, de ces mêmes initiés laissés à la discrétion de l’agresseur(e). Sans tenir compte des comportements analogiques à ceux-ci et témoignant d’une expérience à jamais in-assimilée.

  • Expérience d’une production corporelle autonome
  • Expérience de de-corporéisation
  • Expérience d’une capacité meurtrière

Avec ces trois déplacements fondamentaux le sujet psychique est engagé dans l’œuvre d’une expérience primordiale de séparation et de disjonction, dans une dynamique de se dé-faire qui en appelle à un se re-prendre. Dé-possédé il est mis en position de construire autrement, de sentir et de penser selon des modes qui en tenant compte des identifications anciennes et des énigmes antérieures, doivent en même temps les laisser aller pour que se construise son histoire, en propre.

C’est dans la réactualisation de tous les moments de détachements que s’actualise la quête identitaire et l’interpellation d’autrui ; une interpellation qui prend autrui aux défauts de l’héritage qu’il est censé transmettre, qu’il veut transmettre. Si le sujet psychique doit y renoncer au sens où il est constitué d’images aliénantes, il ne peut s’en défaire sans se condamner à errer sans père et sans attaches, sans foi ni toit.

Les prescriptions faites aux enfants et aux adolescents sous mesure de justice : l’évolution des prescriptions éducatives ou, l’histoire d’une série d’évidences.
Depuis le décret fondateur de 1945 qui donna naissance aux magistrats de l’enfance et aux corps des éducateurs spécialisés, les motifs auxquelles l’enfant ou l’adolescent délinquants, déviants… doivent se rendre ont épousé attentivement les normes des collectivités et de l’appareil d’état. C’est dire en même temps que leur indépendance est restreinte dans la question des normes et des valeurs et que l’ensemble des acteurs sociaux confrontés à ces problèmes a agi également des politiques publiques que les normes implicites rendaient évidentes.

Un patrimoine des valeurs et normes éducatives s’est bien construit, dont l’héritage est attendu et la transmission opérées dans les écoles de formation et les praticiens de terrain ou ceux dont le métier est de faire de la politique.

Dans cette histoire nous pouvons repérer trois moments utopiques créateurs de normes nouvelles et de pratiques professionnelles dont la caractéristique est qu’elles ont , suivant ces moments, changé d’interlocuteurs ou de partenaires privilégiés. A chacun alors de se reconnaître dans ces mouvements scientistes, corporatistes ou sectarismes qui continuent d’animer les idéologies d’une transmission dont le propre est d’anticiper sur l’homme de demain à partir de l’enfant d’hier. Au même titre que chacun se représente son propre vieillissement sur celui de la génération de ses grands parents. Toujours décalés mais toujours avec évidence nous instruisons et nous avons construit selon des priorités réactionnelles :

L’enfant de la cité à reconstruire, au lendemain des vacillements sociétaux et des doutes sur les fondements de la nature humaine, à partir des cataclysmes guerriers, des tueries en masse et des urbicides. Reconstruire le pays dans ce qu’il signifie de cadre et de repères, de solidités, de masses, a conduit à prioriser les apprentissages liés aux métiers identifiables et porteurs des valeurs de reconstruction.

Le métier a acquis valeur intégrative, susceptible de se substituer au grand désert des familles dont la première partie du même siècle précédent avait élaboré la déchéance. Le métier a acquis une vertu intégrative quand dans le même temps l’influence du milieu familial était conçue comme la cause (et le motif) de tous les maux. Les vertus s’acquièrent par homéostasie, mimétisme et identification ! En procurant un travail le métier identifie dans le corps social et donne rang, promeut et rend autonome.

L’enfant en droit d’accès. Le second moment s’ordonne autour de la reconquête des milieux et la prise en considération des apprentissages précoces fondateurs. Ce qui se trouve alors valorisé et soumis aux pratiques professionnelles réalise des programmes psycho-pédagogiques que ce soit dans la rue, dans le contact recherché avec les familles ou dans des établissements. La référence psychologique est priorisée en même temps que la référence pénale est amoindrie. C’est sur la relation l’écoute, l’éducation et le développement de soi que se concentrent les efforts et les demandes. Cette distance faite du pénal est par ailleurs assortie d’une même distance faite aux références psychiatriques. C’est sur le modèle omni-présent et idéologique (aujourd’hui ?) d’un « thérapeutique approchée » que se pense et se propose la relation éducative, qu’elle se donne des objectifs.

L’enfant de l’insécurité. C’est par le développement des incivilités dans les médias que nous en sommes venus à revoir les pratiques de délinquance et de marginalité. Somme toute alors, des conduites délinquantes, ou au bord de celles-ci, mais qui n’osaient pas se dire telles dans la relativité acceptée des normalités et dans le malaise qui saisit celui qui vient dénoncer (l’infidélité à ses pairs). Sans la pression exercée par les victimes, et soutenue par divers mouvements nous ne serions pas entrés dans cette ère qui se définit par l’insécurité alors même qu’elle se déploie sur le terrain des choses pénales sans prendre le visage du banditisme, en accumulant par petits bouts les contraintes pesant désormais sur l’exercice des propres déplacements et patrimoines de chacun.

La victime est priorisée, la référence au métier s’est secondarisée pour n’être plus parlée qu’en termes d’insertion. Codes et sanctions sont devenus des projets d’école dans l’accent désormais mis sur la réparation et la responsabilité pour lesquelles l’appel au référent psychologique devient manifeste, tant dans les pratiques que dans les efforts à théoriser. Mais que signifie ici une responsabilité quand elle s’élabore essentiellement sur le modèle pénal, i-e un modèle construit d’abord sur une économie de la peine ?

  • Enfant de la Cité à reconstruire Enfant en Droit d’accès Enfant de l’Insécurité
  • Métier Travail Relation Ecoute Codes Sanction
  • Autonomie Promotion Education Développement Réparation Responsabilité
  • Secondarisation de la famille Secondarisation du pénal Secondarisation du métier
  • Priorisation du Métier Priorisation du Psy Priorisation de la victime
  • Schéma Didactique des Moments Utopiques du Patrimoine Educatif Créateur de Normes

Que signifie cette mutation ou ce changement de registre ? Moment répressif général d’une collectivité inquiète de son devenir ou moment instaurateur de la découverte d’une tolérance zéro dans laquelle sont consacrés la démarche insertion contre l’intégration, l’appareil policier d’état qui se substitue aux familles, la borne à ne pas transgresser avec l’effort à penser?

Ces moments ont correspondu à des changements de registres dus aux manques ou aux excès d’une dynamique sociétale, économique. Il reste à penser ce que devient l’objet sur lequel nous allons suspendre, pour un autre lendemain, l’ensemble de nos pratiques éducatives si, au titre de ce que revendiquent les victimes, nous nous mettons non seulement à dresser le portait psychologique des agresseurs mais également à ordonner nos exigences de prestations. Si les conceptions auto-défensives en viennent à s’assimiler aux adaptations attendues en miroir.

La référence au Contrat dans les pratiques de soin et de travail social.

Sous le regard et par l’écrit d’un tiers, une parole échangée garantit un traitement similaire pour deux parties en présence qui s’engagent, au terme d’une convention, à tirer un bénéfice calculé et attendu, dans une opération plus ou moins ponctuelle. La signature rend égaux, devant un tiers, des conséquences qui résulteraient de la non observation par l’une ou l’autre des parties.

L’arrivée plus ou moins massive de la démarche contractuelle dans les pratiques sociales ne peut que constituer un fait symptomatique de rupture dans les pratiques transmises de soins ou d’éducation. Nous en relevons 5 significations possibles :

Il l’est d’abord parce qu’il coïncide avec le dés-enfermement progressif de patients ou d’individus tenus à l’écart du fait de leur handicap, marginalité ou de leur pathologie. Une certaine manière, en ouvrant les portes, de garder un rapport plus ou moins approché, dans une vigilance qui ne doit pas s’endormir.
Il dessine les contours d’une nouvelle approche du soin ou de l’éducation en ordonnant celle ci sur l’obligation de rendre compte à un tiers de l’activité poursuivie. Il fait sortir le sujet des emprises interpersonnelles en obligeant le regard d’un tiers qui doit lui même s’assurer de la bonne marche des accompagnements.

Ce faisant il rend également compte de l’infiltration plus ou moins insidieuse du souci de planification dans l’économie générale des soins et des modes éducatives. Il rend compte de l’instauration plus exigeante de la pratique du quota autant qu’il pousse à la paperasserie toujours muette quand un scandale n’éclate pas.

Il prend la place d’un tiers superviseur et toute proportion gardée il est la conscience de Gepetto jouée par le gardien anthropoïde qui veille aux aventures de Pinocchio. On parlera alors de contre transfert instrumentalisé en reconnaissant à la normativité d’un contrat passé la possibilité en révélant les travers de l’une ou de l’autre partie de les porter en connaissance.

Mais ceci consacre en même temps une fausse relation symétrique, effaçant la dissymétrie des parties dont l’une sera toujours toute puissante puisque d’elle dépendent les libertés.

Si contrat il peut y avoir ce ne doit être que pour souligner la disparité ou l’iniquité et non pour dénoncer unilatéralement l’écart à la prescription. La réalité du contrat est de faire symptôme et non de tenir un état des lieux comptable des travers comportementaux. Si cela se passe ainsi c’est bien parce que la relation à l’autre s’est vue tronquée d’une dimension essentielle ou bien parce qu’une mutation s’est installée dans les registres où se rapportent notre systèmes d’échanges et leurs valorisations.

Tout ceci est suspendu au fond à une seule question, celle de la déchéance de la parole en tant qu’elle est promesse, capacité d’interpellation et fiabilité4. Et cette déchéance est constitutive de notre propre humanité ne renvoyant à aucun âge d’or ni à quelques progressisme socio-moral.
On doit alors considérer que c’est à lui restaurer sa fonction qu’œuvre le contrat dans la pratique de soins ou de travail social. Et qu’en tant que tel il prend place auprès d’autres modes que l’on peut historiquement ou culturellement retrouvé.
A quoi fait suite ou peut s’opposer dans le temps, la pratique du contrat ? La pratique de contrat est une pratique par objectifs, une pratique dont la technicité a pour fonction d’occulter l’exigence d’engagement en le recouvrant formellement d’un accord visible et licite. Elle institue une interface, une médiation dans le pouvoir qu’ont les hommes, les uns sur les autres. Il s’agit de fait d’une autorité destituée, d’une forme de mandat antérieur ou autre et réactualisée dans science des changements.

Pour que nous ayons été ainsi entrainés à produire des ritualités sociales qui fassent que les hommes respectent leur espace de vie et ses appartenances, garantissent frontières et exigences, autrement dit, qu’ils ne se dévorent pas entre eux, il a fallu que nous nous éloignons d’un système qui pouvait faire de l’autorité de la parole échangée une garantie de vie. On trouve de tels systèmes dans les formes d’autorité qui ne discutent pas, dans l’espace patriarcal ; l’autorité du patriarche fait loi sur tout un territoire. Nous ne sommes pas avec une telle autorité dans le temps des hommes mais dans le temps éternel, dans une permanence immobile des rangs et des statuts. Le temps est dévoré ainsi que nous l’enseigne Chronos qui règne sur un territoire aux frontières nécessairement indéfinies ou toutes les places sont occupées par un seul. Cet espace est celui de Totem et Tabou ; il est faussement cannibalique. Il est d’abord celui de la loi du père et de l’interdit de l’inceste. C’est fondamentalement un espace névrotique, œdipien.

La pratique contractuelle ne règne que sur le temps qu’elle organise. Le contrat organise une durée de vie avec éventuellement ce qu’il convient de posséder pour survivre. Elle renvoie fondamentalement à une temporalité anti-cannibalique. Temps où tous les hommes sont frères, à parité, au point que rien ne vient ordonner leur interdit d’en faire consommation, si ce n‘est le temps dont ils disposent. Où, de là seulement ils peuvent tirer bénéfices.
La ritualité contractuelle vient briser la parité pour ordonner de l’autorité, sur soi-même comme sur autrui.

On conçoit bien que dans le temps inconditionnel de l’alliance qu’évoque J Ellul, certaines d’entre elles viennent remplir davantage des nécessités de police que redistribuer la parole : par carence supposée chez autrui, par besoin obsessionnel de ne pas s’en laisser conter chez d’autres. On voit comment l’usage d’une parité aveugle transforme les liens générationnels et généalogiques en critique de la non-valeur des positions parentales, en remise en cause. On voit mieux qu’au nom de cette égalité trouvée dans la parité, l’inéquité est rendue plus facile : l’égalité devant la loi est assimilée à la parité des places et rang générationnels. Là se fonde l’injonction paritaire. L’égalité devant l’accès à la jouissance assimilée à la possibilité de consommer toutes les places vient bousculer toutes les frontières de genre, dans la recherche de tirer profit de chacune d’entre elles… ou d’une autre qu’une inéquité rendue possible vient en quelque sorte rappeler.

C’est dans cette espace de raisons hétérogènes que vit et meurt à lui même chaque adolescent. L’injonction paritaire avec ce que cela suppose de défense anti-cannibalique est mise en concurrence avec l’injonction œdipienne qui ordonne d’aller se faire voir ailleurs. Si le père de la horde mythique réclame pour lui seul toutes les femmes (des femmes dont l’espèce ne se réduit pas au genre) d’un clan aux frontières démesurées, le précédent fait de toutes les femmes (conçue dans des unités comptables et différenciées) une possible consommation avec un tarif variable.
Dans un contexte analogue la vandalisation touche au plus près de l’habitat et du voisin. Les figures symboliques nées de la légitimité d’une autorité dont le fondement était généalogique et générationnel laissent place à des territorialisations d’empiètement permanents pour lesquels on peut faire l’hypothèse qu’il s’agirait d’une résistance extrême aux injonctions paritaires.

Il n’est qu’à transposer pour ce qu’il en est des biens, du patrimoine… ou de toute espèce d’accès aux choses à jouir.

Si sur le mode juridique le fils hérite des pères, au plan anthropologique, c’est le patrimoine des fils qui ordonne les transmissions que font les pères ; ce sont les pères qui feront que les places seront ou non vacantes. Comme le fils fait le père, l’héritage vient du fils et rappelle au père son être-de-fils à jamais. Comme dans l’émergence au sentiment amoureux : si tu ne m’avais pas dit que tu m’aimes je n’aurais jamais su que je pouvais en être capable. « Tu m’as fait découvrir un point jusqu’alors aveugle, de fait impossible à oublier ». Cela fait le sentiment amoureux et nourri le dépité de toute la haine, de la douleur de vivre.

Pr LM Villerbu

1 28 février-2 mars 2001, Palais des Congrès, Paris
2 Note Loick-M Villerbu : on considérera que la proposition de René Char est une dénégation et qu’à ce titre elle est heuristique
3 LM Villerbu (sous la direction) (1988) Le contrat en sciences humaines, dans les pratiques sociales et de santé, Ed.PUR2, Rennes, 361p
4 Et l’on sait comment il est aisé de passer de la foi à la fidélité. La Foi est croyance, la Fidélité est métrique.

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