Bioscopie.

Q : Vous parlez de Bioscopie ? Pourquoi ce terme, que peut-il dire, que veut-il dire ? Il vient à la place de quoi ?

LMV. Vous avez raison de souligner que ce terme vient à la place de notions en usages courants et très éloignés de ce qu’il va contribuer à produire ; on parlera ici de maturation conceptuelle et contextuelle de la psycho-criminologie. Des pratiques d’observation s’inventent au prorata des élaborations conceptuelles, parmi elles la bioscopie, une hypothèse sur l’hétérogénéité du récit sur soi, une pratique de l’auto analyse, une modalité de la guidance projective, le préambule à des entretiens motivationnels et à l’évaluation d’un parcours en situation de contrainte.

En psycho-criminologie il s’agit de comprendre comment des histoires sur soi co existent avec d’autres histoires sur soi, de considérer le contexte polymorphique des symptômes et des réponses faites qui ont contribué à fixer un état psychique et social. Ou encore de se donner les moyens de traduire en espaces multiples ce que l’on a trop tendance à unifier (i-e à ne pas entendre la pluri-causalité ou encore la plurifonctionnalité). Comment chacun s’interprète et se donne du motif dans une perspective de cohérence, d’intégrité psychique, d’estimation de lui-même, et cela dans une situation très précise : là où le contexte de mise en cause, l’obligation de rendre des comptes, est tout particulièrement suscité  par l’infraction agie ou supposée avoir été agie.

Nous ne cessons de nous raconter : comment tirer profit de cette exigence pour analyser les processus intersubjectifs, transubjectifs et intrapsychiques de cette exigence quand un tiers (au moins) vient contester la validité ou la pertinence de tout discours sur soi et que chacun trouve à sa disposition les ressources de chacun de ses parcours existentiels comme dans les trajets qui en sont issus.

Q : D’abord, ce concept fait contraste à quoi ?

LMV. Un nouveau concept vient dire la résistance des choses à entrer dans une notion devenue trop étroite, satisfaisante un temps puis dépassée par ses propres inventions. Le concept se saisit de cette résistance ou de cette marge pour créer un autre réel, un autre monde, d’autres signes, d’autres témoignages de l’existence d’un objet au-delà du sensible connu.

Ce qui est devenu trop étroit ici,

La volonté de faire échec à toute pensée constitutionnaliste ou fonctionnaliste a inventé la référence aux évènements déterminants. Mais ces évènements ont été traités comme des choses (réduction d’un évènement à un fait, et traitement de ce fait dans des échelles d’intensité, de probabilité), des comportements sont entrés dans une phase comptable.

Quand un contexte situationnel s’évanouit au profit d’une lecture objectivante, objectiviste, la collection de faits ne trouve plus les biais par laquelle elle apparait. On y reconnaitra alors des positions nominalistes ou positivistes.

Par exemple :

1- position nominaliste, considérer l’histoire singulière sur le modèle d’une ligne de vie. Il faut pour cela imaginer un certain vitalisme théorique et un appareil psychique en termes de fonctions auto conservatrices. Un fonctionnalisme psychologique se propose dans le maintien d’un système, nous parlons par exemple, de la fonction de l’acte, de l’agir et on lui oppose aussi souvent la mentalisation et son déficit.

Dans un modèle non nominaliste, une fin n’apparait que par une analyse des écarts et de ce qui construit ces écarts ; une ligne de vie se dévoile non dans une ligne mais dans une marge, ce n’est plus un trait mais de l’épaisseur, dans une relation constante figure/fond-dehors/dedans-ici/la bas. Point de ligne, droite ou pas, mais du mouvement dans des réseaux de sens, une complexité en quatre dimensions.

Que veut dire maintenir un cap, une fin, sinon devenir sensible, se rendre présent aux dynamiques inter/transubjectives telles que, en dépit de, malgré ou contre, dans le déni ou le défi, etc.

Dans une position nominaliste ce qui est stratégie de soi devient une fonction d’auto conservation qui n’emprunte rien à l’environnement immergeant.

2- Positions positivistes, faire disparaitre les cadres situationnels et ne prendre en compte qu’un cumul d’évènements disparates rassemblés au motif d’être corollaires à d’autres, dans une série d’occurrences objectivables. Généralement c’est ce qui permet ou autorise à établir des seuils d’intensité, dans une cartographie établie.

La psychométrie s’est élaborée sur ces conditions, ou encore les risques assurantiels des systèmes actuariels, nombre de méthodes psychologiques ont encore imaginé des quotients (d’intelligence, de responsabilité, etc.), des seuils (de frustration, etc.) qui fonctionnent comme autant d’alertes de vulnérabilités et de risques pour soi ou pour les autres. La fonction de ce quotient est claire : prévenir, donner des limites, proposer des points de non-retour, trouver la solution, réguler un phénomène quantitatif.

Par contre, dans un modèle qui fait du positivisme un moyen de faire la part des choses, de prioriser les problèmes dont on sait les conditions d’émergence, le seuil ne décide pas mais oblige à la concertation et au débat, au point de vue.

3- Et puis tenant à l’une et à l’autre de ces positions, la traduction du récit sur soi en un conte par définition, moral.

Le récit sur soi n’oppose plus, ici, hagiographie et curriculum vitae mais vise à constituer du modèle de référence, des types plus ou moins purs ou complexes. C’est à dire des modes d’emploi possibles, éventuels de celui qui parle de lui : typologies en sociologique quantitative, personnalités spécifiques en psychiatrie positive ou d’urgence. Si d’une histoire il peut toujours être tiré des leçons cela n’est possible que parce que l’on a quelque chose à démontrer en le posant existant, a priori (ce sera le processus de démonstration qui va intéresser la psycho-criminologie). L’histoire est construite pour la leçon qui s’exploite par la suite. Elle s’est faite stratégie : de séduction, de rapports de forces, etc. La leçon de l’histoire est une croyance.

C’est le refus de persister dans ces analyses qui a produit l’analyse bioscopique dont l’objectif est de viser ce qui ne se laisse pas entendre immédiatement et se constitue d’abord comme une pré chose : qu’il existe des liens hétérogènes et paradoxalement en continuité, entre des récits sur soi-même, traitant de contenus hétéromorphes, des liens suspendus à des causalités multiples, à des dimensions axiomatiques différentes. Pour rendre apparent cet objet l’analyse bioscopique à inventer la sérialité séquentielle. Mais ceci est encore une autre histoire. Ces inventions ou ces emprunts se sont faits contre une forme ancienne devenue désuète parce que voulant dire trop sans en avoir les moyens (ce qui n’apparait qu’avec le temps).

Q : Vous voulez dire que l’histoire que vous entendez en psycho-criminologie se découvre dans une dimension analytique propre?

LMV. Le psychologue comme le médecin ou le travailleur social travaille avec l’histoire des uns et des autres dans les récits auxquels ils sont confrontés. Toujours l’histoire se fait au risque d’un récit unificateur, engendré par la représentation type d’un interlocuteur, dans un horizon de démonstration ; ces récits sur soi deviennent objet de recoupement dans une démarche exhaustive professionnelle, trans institutionnelle.

Je ne m’invente pas de la même manière, je ne me rends pas présent de la même façon et les problématiques que je vais évoquer seront différentes selon le destinataire du message. Aller chez le médecin généraliste ne suscite pas les mêmes confidences sur soi et sa maladie éventuelle que celle d’aller chez le psychiatre, le sexologue, etc. Mon interlocuteur m’invente, en se racontant il m’invente et esquisse un scénodrame ou mieux encore une scénotique dans les figurants attendent de se présenter. Si la position institutionnelle de celui qui reçoit le message n’est pas aléatoire dans le discours, alors la mission au titre de quoi il lui est légitime d’entendre suscite des processus particuliers.

Je n’écoute pas les mêmes « choses » lorsque je suis psychologue en unité psychiatrique, éducative ou en consultations expertales, ou encore dans un contexte pénal, lorsque je me propose de poser un diagnostic, quand je me trouve en contexte thérapeutique ou en groupe de parole. Dans la procédure diagnostique, ce qui fait histoire est le fond sur lequel je rends apparent des phénomènes liés à des conflictualités, psychopathologiques ou non, familiaux ou autres, etc. : des évènements projetés sur un écran (anamnèse) pour une lecture en réseau.

Il y a une histoire prétexte, c’est le fond d’écran, et une histoire qui en construisant ses motifs offre une géographie de positions dynamiques et conflictuelles.

Q : Que devient le mode opératoire d’analyse des récits sur soi ?

– LMV. Comment sortir des positions nominaliste sou positivistes ? L’une envisage le cumul de données et leur juxtaposition, l’autre ce qui fait rupture ou dénote, dans une continuité apparente. Le cumul rend compte des analyses de comorbidités; ce qui dénote d’un ensemble antérieur fera rechercher l’objet X cause du changement.

Dans le cumul je m’intéresse aux modifications comportementales remarquables en intensité ou en déviances nouvelles ; dans la dénotation ce sont les évènements supposés rupteurs (ce qui indiquerait un changement de vie ou de façon d’être) qui feront l’essentiel de la démarche. Un évènement se ferait originaire pour ce qu’il est par le désordre qu’il introduit dans une continuité phénoménale, existentielle.

Deux conceptions de l’histoire expressive se font face à face. Deux méthodologies en même temps. Ce que la Bioscopie va inventer se situera au-delà de ces deux conceptions. Ou encore ces deux conceptions que l’on peut figurer comme cela :

bioscopie_schema

Il est fréquent que ceux qui utilisent au départ la Bioscopie continuent à penser dans une forme positive ou nominaliste. Ils n’y voient que des formes d’alignements, type collections de faits (en vue de recherche d’un rupteur) éventuellement en fragilités acquises qu’il est alors possible de comptabiliser, cumuler (recherche comportementale).

L’issue ?

Concevoir un mode de la psychè dans lequel il n’y a plus de centre, où rien n’est homogène, ou notre expérience de nous-même est faite de expériences morcelées, hétérogènes, éparpilles, parfois hautement explosives. Une image avec le risque de nous laisser prendre à sa spatialité un mille feuilles où chacune des couches est chargée de mines anti personnelles et de cordons de sécurité, de démineurs. Notre psyché, notre appareil à penser (dire, faire, croire, parler, etc…) est hautement explosif ! Notre psyché- n’a de tranquillité que celle d’une eau dormante, parce qu’un certain déséquilibre est toujours suspendu. Ou encore, Il n’a de vagues que de certains mouvements de l’eau, sous l’impact de phénomènes multiples ; sans le mouvement la vague s’évanouit.

L’objectif est d’accéder à ces dispositifs complexes que seule une intention maintenue rend homogène.

Q : Cela entraine quoi ?

LMV. Concevoir que le récit de vie est toujours pluriel, non pas seulement parce qu’il est suscité par des interlocuteurs différents, non pas qu’il y ait des moments plus profonds que d’autre (ne pas confondre la profondeur avec la gravité morale) mais des moments les uns à côté des autres et dont la continuité est toujours provisoire. Il n’y a pas de profondeur C’est ce que j’ai argumenté dans l’article paru en 2014, sur Les troubles de la personnalité spécifique (TPS), un mélange de traits comportementaux et de situations vulnérantes typiques qui n’est pas sans rappeler la pensée ou le modèle constitutionnaliste en psychiatrie, caractérologique en psychologie.

L’histoire au sens bioscopique oblige à analyser par recoupement et regroupement sans chercher a priori une identité personnaliste. Il ne s’agit plus de dire, un tel est ou n’est pas, mais d’identifier un plan, une stratégie qui se rend visible dans une séquence dont on va chercher ce qui la construit et ce qui la termine ; comment elle se différencie de la précédente et comment elle disparait au profit d’une autre, emportant avec cette dernière une partie des enjeux précédents. S’il y a bien une position dominante (une tendance à … qu’elle se dise en structure ou en TPS,) celle-ci ne tient qu’à faire obstacle à tout ce qui pourrait diverger, à la dissociation inhérente aux expériences vitales multiples.

Vous comprenez peut être mieux pourquoi l’agir a pris une telle place en clinique criminologique, (agressologique ou victimologique) dans la démonstration d’un déplacement se faisant au dépens d’un autre et/ou de soi-même. Il vient inaugurer et perpétuer. Cela donne une idée de ses complexités et des malentendus permanents de son approche : par exemple dans une position nominaliste et esthétisante qui en parle en tant qu’énigme, comme dans une position positive et réaliste qui réduit un individu à une somme de composants témoignant d’une appartenance.

Q : Vous dites alors qu’il y a un univers conceptuel propre à l’approche bioscopique en psycho-criminologie ?

LMV. Vous commencez à entrer dans l’univers conceptuel que propose cette Bioscopie : Parcours, trajets, sérialité, séquence, polymorphisme, équivalences, axiomes, agirs et actes, génogrammes, prescription situationnelle, rationalités d’un suivi psycho-criminologique, schéma structural d’analyse, processus d’imputation, temporalité objective et temporalité subjective d’un agir infractionnel, etc.

Il y a un modèle fort dans cette analyse, celui que j’ai formalisé dans une conceptualisation des épreuves projectives corollairement aux considérations axiologiques portées par la clinique psychologique. Il y a eu une expérience décisive, un mémoire de Maitrise fait par une étudiante il y a presque 30 ans et qui s’était intéressée à la co existence non aléatoire de recours délinquants variés dans une population suivie en probation. Les travaux ont ensuite vraiment commencé par une offre faite au Laboratoire, par La DIR de Rennes, étudier avant toute proposition de suivi thérapeutique une population d’auteurs d’agressions à caractère sexuel (AACS), dans les années 1995. Reste le travail expertal qui par la suite est venu interroger et parfois remettre en question certaines hypothèses de départ.

Et dans tout cela, la découverte dans les années 1970 de l’analyse institutionnelle ; elle est venue faire front à trop de psychologisme ou de psychiatrisme en rappelant l’illusion à vouloir penser « un individu dans ses rapports avec un milieu ». La pensée de H. Desroches avait suscité l’invention du terme bioscopie, bien vite repris par un grand nombre de formateurs en pédagogie afin de repenser la problématique de la motivation. L’espace analytique et la pense phénoménologique et structurale avait dans un autre temps et pour autre chose, opérer une telle restructuration en repensant la problématique psycho-somatique. Comment penser autrement ce que des analyses théoriques avaient contribué à dissocier et à mettre en impasse.

Pour notre propos, par qui et pour quoi, la criminologie contemporaine est –elle confisquée ?

A suivre…

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